Documentaires

« L’Envers du sport, Royaume-Uni : Jamie Vardy » et la pyramide fermée

Jack T. Taylor

En 2003, le Sheffield Wednesday écartait Jamie Vardy à seize ans au motif qu’il était trop petit. Pendant les six années qui suivirent, l’attaquant cumula des journées de douze heures dans une usine de Sheffield — où il fabriquait des attelles médicales en fibre de carbone — et des buts marqués pour trente livres par semaine dans les divisions amateurs anglaises. En 2007, une condamnation pour coups et blessures lui imposa un bracelet électronique pendant six mois et un couvre-feu à dix-huit heures, qui le contraignait à quitter ses matchs du Stocksbridge Park Steels avant la fin de la rencontre. Dix ans plus tard, il signait à Leicester City depuis le football non professionnel anglais. Le parcours que reconstitue le nouveau documentaire qui lui est consacré n’est plus possible en 2026 — et il faut le dire d’emblée.

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La tentation est de lire l’histoire telle que la presse britannique l’a toujours vendue : du sol à l’étoile, contre toute attente, un conte de fées que le football anglais produirait encore. Les images d’archives de Vardy marquant volée sur volée à Stocksbridge, à Halifax, à Fleetwood inclinent le spectateur vers ce cadre ; tout comme la cote à 5 000 contre 1 qui pesait sur le titre de Premier League du Leicester en 2015-2016, répétée dans le documentaire comme un refrain. Mais le chiffre qu’il faut retenir, plus que cinq mille contre un, c’est vingt-cinq : l’âge de Vardy lorsqu’il est passé professionnel à temps plein, après son transfert à Leicester pour un million de livres en mai 2012, un montant record pour un joueur issu du football non professionnel. À vingt-cinq ans, le système actuel des centres de formation anglais a depuis longtemps évacué un joueur du circuit ; le tri se fait dès huit ans, le recrutement préadolescent est tenu pour fiable, et quiconque n’est pas entré dans une académie de catégorie 1 avant seize ans cesse, en l’occurrence, d’être un candidat structurel. La trajectoire que Vardy a parcourue — Stocksbridge en huitième division anglaise, Halifax, Fleetwood, puis Leicester en Championship — n’a pas été fermée par accident. Elle a été fermée délibérément.

Le système qui a refermé cette voie, financé par la Premier League, a fait reposer sa logique sur quelques décisions simples : les coûts d’inscription aux centres de formation d’élite filtrent désormais selon la capacité économique des familles ; les agences exercent un contrôle de plus en plus serré sur les enfants de moins de douze ans, dont elles évaluent la viabilité commerciale avant le mérite sportif ; et les versements de parachute payments de la Premier League, conçus à l’origine pour amortir la relégation, ont creusé l’écart avec la Championship et la League One jusqu’à en faire une falaise structurelle. Force est de constater que la carrière de Vardy, lue à l’aune de ces paramètres, est le rapport d’un survivant d’une économie footballistique qui n’existe plus. Le spectateur qui le regarde courir sur les ailes de Stocksbridge ne voit pas une promesse ; il voit un fossile. Ce n’est pas la nostalgie qui rend ces images émouvantes — c’est la disparition de leur condition de possibilité.

Jesse Vile et la grammaire « Untold »

Le choix de Jesse Vile à la réalisation n’est pas neutre, et il convient de s’y arrêter. Le cinéaste américain installé à Londres a dirigé ‘The Prince of Pennsylvania’ pour la série 30 for 30 d’ESPN — l’affaire John du Pont et l’équipe de lutte Foxcatcher —, les séries ‘Captive’ et ‘The Ripper’ pour Netflix, ‘This is Football’ pour Amazon et, plus récemment, ‘The Diamond Heist’ produit par Guy Ritchie. Vile a passé une décennie à raconter des histoires où le sujet se tient en biais par rapport à un système, et où la caméra interroge ce que fait réellement l’institution qui entoure ce sujet. La grammaire habituelle de la franchise « Untold » épouse cette approche : pas de voix off, pas de musique orchestrale, des entretiens face caméra montés au cordeau contre les images d’archives. La question, dans ce chapitre, n’a jamais été de savoir si Vardy pouvait tenir un écran pendant quatre-vingt-dix minutes — la vitesse, les appels dans le dos, la vie sur la ligne du hors-jeu sont tous là, dans les plans. La question était de savoir si Vile accepterait de mettre en lumière ce que le football anglais a perdu quand il a choisi les centres de formation au détriment de la pyramide amateur.

Sa décision de tisser « The Inbetweeners » — le petit groupe d’amis de Sheffield auquel Vardy appartient, nommés explicitement dans le film — aux côtés de sa femme Rebekah Vardy comme fil rouge réel du documentaire, plutôt que de confier l’arc structurel à des entraîneurs comme Nigel Pearson ou Claudio Ranieri, répond éditorialement à cette question. Celui qui s’interroge sur ce que fait un système n’interroge pas d’abord ses gestionnaires ; il interroge ceux qui l’ont traversé sans jamais en faire partie. La décision de cadrage est, en l’occurrence, la décision de thèse — et elle se lit, image après image, dans qui obtient le plan rapproché et qui n’obtient que le plan moyen.

Rebekah Vardy et le double standard médiatique

L’ancrage de classe se resserre encore lorsque « L’Envers du sport, Royaume-Uni : Jamie Vardy » maintient Rebekah Vardy dans le cadre. La même machinerie médiatique qui a construit, autour de son mari, le récit du « petit gars qui y est arrivé », a construit autour d’elle le spectacle WAGatha Christie — le procès en diffamation qui l’a opposée à Coleen Rooney et qui s’est conclu en 2022, après une fuite d’informations livrée à la presse britannique. Souvent dans la même quinzaine, dans le même journal, sur le même axe de la une et de la dernière page. La lecture structurelle n’est pas simplement qu’un joueur a déjoué les pronostics ; c’est que la culture footballistique anglaise et la culture tabloïde anglaise savent avec précision quelle histoire de classe ouvrière romantiser et laquelle punir, et appliquent fréquemment les deux traitements à la même famille. La volonté du documentaire d’accorder à Rebekah du temps à l’écran sans la transformer en blague est la décision qui distingue le film d’un portrait célébratoire ; c’est elle qui ouvre la lecture du film comme critique du cycle médiatique, et non comme simple rétrospective de carrière.

Une audience de 2026 arrive à ce film après quinze années d’inflation des frais d’inscription en académie, de mainmise des agents sur les enfants de moins de douze ans, et de versements compensatoires de la Premier League qui ont creusé l’écart avec les divisions inférieures jusqu’au gouffre. Il faut noter que cette donnée n’est jamais énoncée dans le documentaire ; elle n’a pas à l’être. Les images de Vardy à Stocksbridge pour trente livres par semaine, montées contre les images du trophée brandi au King Power Stadium, font ce travail qu’aucun bandeau statistique ne pourrait faire. C’est pourquoi le film importe : la trajectoire qu’il célèbre est la trajectoire qui, dans la décennie suivante, a été méthodiquement rendue impossible par l’industrie même qui produit aujourd’hui ce film.

La question à laquelle « L’Envers du sport, Royaume-Uni : Jamie Vardy » n’apporte pas de réponse, et ne prétend pas en apporter, est celle de savoir si le football anglais en 2026 peut encore produire un Vardy. Ou si, à l’inverse, le gamin de Sheffield rejeté par le club de son enfance, marquant des buts sur un terrain de huitième division pour trente livres par semaine entre ses postes d’usine avec un bracelet électronique à la cheville, n’est plus aujourd’hui une possibilité mais une pièce de musée. Le titre à 5 000 contre 1 s’est produit une fois. Le chemin qui y conduisait, silencieusement et par dessein, a été muré derrière lui.

Untold UK: Jamie Vardy
Untold UK: Jamie Vardy. Jamie Vardy, Rebekah Vardy, in Untold UK: Jamie Vardy. Cr. Courtesy of Tom Cockram/Netflix © 2026

« L’Envers du sport, Royaume-Uni : Jamie Vardy » sera diffusé sur Netflix à partir du 12 mai 2026, comme premier chapitre de l’anthologie en trois volets « L’Envers du sport, Royaume-Uni », qui se poursuivra chaque semaine avec le volet consacré au Miracle d’Istanbul du Liverpool — la finale de Ligue des champions 2005 — puis avec celui consacré à Vinnie Jones. La réalisation est signée Jesse Vile, la production est assurée par Orchard Studios et Revue Studios, le montage est de Kevin Konak, la photographie de Tim Cragg et Tom Elliott, et la musique de David Schweitzer. Le film fait intervenir Jamie Vardy, son épouse Rebekah Vardy et le groupe d’amis sheffieldiens surnommé The Inbetweeners, aux côtés d’anciens coéquipiers et entraîneurs de ses treize années à Leicester City, club qu’il a quitté en avril 2025 après cinq cents matchs et deux cents buts.

Il s’agit de la première expansion internationale de la franchise « Untold », qui depuis 2021 constitue le catalogue documentaire sportif le plus régulier de Netflix, jusqu’ici produit depuis les États-Unis. Le choix de Vardy comme protagoniste du premier chapitre individuel de l’édition britannique — devant une star en exercice de la Premier League, un portrait tactique ou une biographie du football féminin — dit à la fois quelle histoire Netflix pense que le public britannique lancera en premier sur le service, et quel type de récit sportif la plateforme s’apprête à produire à la chaîne si le pari fonctionne.

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