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Wyatt Earp, le pistolero que l’Amérique n’a érigé en héros qu’après sa mort

Penelope H. Fritz
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Wyatt Earp
Wyatt Earp
Photo: Unknown authorUnknown author / Public domain, via Wikimedia Commons
Naissance19 mars 1848
Monmouth
Décès13 janvier 1929 (80)
ProfessionHomme de loi, joueur et propriétaire de saloons

Quand Wyatt Earp est mort dans un bungalow qu’il louait à Los Angeles, beaucoup d’Américains qui connaissaient son nom se souvenaient surtout d’un match de boxe. Pendant trois décennies, les journaux l’avaient décrit comme un joueur, un détrousseur de diligences et l’arbitre qui avait donné la victoire d’un combat poids lourds au mauvais homme. La fusillade de Tombstone, qui le définit aujourd’hui, n’était alors qu’un épisode sordide d’une vie marquée aussi par des arrestations dans des maisons closes, une évasion de prison, des accusations de vol de chevaux, une fortune amassée dans les saloons d’Alaska et une longue quête de l’or, sans éclat, dans le désert californien. Le marshal intrépide de la Frontière incarné à l’écran par Henry Fonda, Burt Lancaster, Kurt Russell et Kevin Costner n’existait pas du vivant d’Earp. Il a été façonné après sa mort par un biographe, une veuve qui veillait sur chaque page et une industrie du cinéma en quête d’un modèle de représentant de la loi, qu’elle a trouvé chez un homme qui avait passé ses dernières années à tenter, sans succès, de convaincre Hollywood de raconter son histoire.

C’est cet écart entre l’homme et le personnage qui rend Earp si intéressant à raconter. Il était courageux, et les archives le prouvent. Il était aussi opportuniste, procédurier, souvent sans le sou et fréquemment du mauvais côté de la barre d’un tribunal. Les deux facettes sont documentées. La légende a simplement conservé l’une et effacé l’autre.

Un fils de fermier qui rêvait de guerre

Wyatt Berry Stapp Earp est né le 19 mars 1848 à Monmouth, dans l’Illinois. Il était le quatrième enfant de Nicholas Porter Earp et de sa seconde épouse, Virginia Ann Cooksey. Son père lui donna le nom de son supérieur pendant la guerre américano-mexicaine, le capitaine Wyatt Berry Stapp. Nicholas était un homme instable. Il prit la route de la Californie avec une centaine de colons, mais s’arrêta lorsque sa fille Martha tomba malade et acheta une ferme près de Pella, dans l’Iowa, où la famille resta plus de dix ans.

Lorsque la guerre de Sécession éclata, les frères aînés de Wyatt, Newton, James et Virgil, s’engagèrent dans l’armée de l’Union en novembre 1861. Leur père était occupé à recruter et à entraîner des compagnies locales : Wyatt, âgé de treize ans, se retrouva donc chargé avec ses jeunes frères Morgan et Warren de cultiver trente-deux hectares de maïs. Il s’enfuit à plusieurs reprises pour s’engager. Chaque fois, son père le retrouvait et le ramenait à la maison. James rentra du Missouri grièvement blessé en 1863. Le garçon qui avait tant voulu combattre ne le fit jamais, et des années plus tard, un serre-frein de chemin de fer se servirait précisément de ce fait contre lui.

En 1864, Nicholas organisa un convoi de chariots en direction de San Bernardino, en Californie. En 1865, Virgil conduisait pour la compagnie de diligences de Phineas Banning, et son frère, qui avait alors seize ans, l’aidait. Wyatt passa ensuite deux ans comme charretier, transportant des marchandises sur la longue piste qui reliait Wilmington à Salt Lake City en passant par San Bernardino et Las Vegas. En 1868, il trouva du travail pour approvisionner l’Union Pacific Railroad dans le territoire du Wyoming. Au terminus du chemin de fer, il apprit deux choses qui le feraient vivre le reste de sa vie : le jeu et la boxe. Il commença à arbitrer des combats, des décennies avant qu’un match ne ternisse son nom.

La spirale que les films ont passée sous silence

La famille repartit vers l’est et s’installa à Lamar, dans le Missouri, où Nicholas devint constable de la ville. Lorsque son père démissionna, en novembre 1869, Wyatt fut nommé pour le remplacer. La même année, il fit la cour à Urilla Sutherland, la fille d’un hôtelier local, et son père les maria le 10 janvier 1870. Wyatt acheta un terrain en bordure de la ville et y fit construire une maison. Avant la fin de l’année, Urilla, enceinte de leur premier enfant, mourut de la fièvre typhoïde.

La suite de l’histoire, c’est ce que les adaptations à l’écran laissent de côté. En mars 1871, le comté de Barton le poursuivit pour ne pas avoir reversé des droits de licence qu’il avait perçus au profit des écoles locales. Quelques semaines plus tard, il fut accusé avec deux autres hommes d’avoir volé deux chevaux dans le territoire indien. Un habitant l’accusa également d’avoir modifié le montant inscrit sur un jugement et empoché la différence. Arrêté par un deputy marshal fédéral, Earp n’attendit pas son audience. Il s’évada par le toit de la prison et prit la direction de Peoria, dans l’Illinois.

À Peoria, les archives ne prennent pas de gants. En février 1872, la police fit une descente dans une maison close et arrêta Wyatt et Morgan Earp avec plusieurs femmes ; les deux frères furent accusés de tenir un établissement de mauvaise réputation. Ils furent de nouveau arrêtés pour la même infraction en mai et, en septembre, Wyatt fut appréhendé à bord du Beardstown Gunboat, un bateau à fond plat aménagé en maison close flottante. Une jeune prostituée nommée Sally Heckell, arrêtée avec lui, se disait son épouse. Le journal local le qualifia de « Peoria Bummer ». Des années plus tard, Earp raconta à son biographe qu’il avait passé ces saisons à chasser le bison dans les plaines. Rien ne vient étayer cette version et les historiens concluent que cette histoire de chasse au bison a été inventée pour combler les blancs.

Wichita et Dodge City : l’étoile fait son apparition

En 1874, Earp et Sally s’installèrent à Wichita, au Kansas, une ville d’élevage où son frère James et l’épouse de celui-ci tenaient une maison close. L’historien Gary L. Roberts estime que Wyatt était plus probablement chargé d’y faire régner l’ordre que d’en être le proxénète. Wichita se trouvait au bout de la piste empruntée par les troupeaux du Texas : les saisons y amenaient donc des cow-boys ivres et armés, et il fallait en permanence des hommes capables de les maîtriser. En avril 1875, Earp intégra le bureau du marshal municipal sous les ordres de Mike Meagher, pour cent dollars par mois, tout en donnant des parties de faro à côté.

La presse locale le décrivait comme un bon policier. Le Wichita Beacon rapporta qu’il avait trouvé un inconnu évanoui près du pont, avec environ cinq cents dollars sur lui, l’avait enfermé le temps qu’il reprenne ses esprits, puis lui avait rendu l’argent sans en avoir pris un centime. Le journal ajoutait que l’intégrité de la police n’avait jamais été sérieusement mise en doute. La carrière d’Earp à Wichita prit fin en avril 1876 à la suite d’une bagarre : un ancien marshal l’accusa d’avoir profité de ses fonctions pour embaucher ses frères. Earp le battit, écopa d’une amende de trente dollars et ne fut pas reconduit dans ses fonctions par le conseil municipal.

Il suivit James à Dodge City, alors en passe de devenir la ville d’élevage la plus animée du Kansas, et y devint marshal adjoint. C’est là qu’il rencontra Mattie Blaylock, une ancienne prostituée qui serait sa compagne de fait pendant les cinq années suivantes. Durant l’hiver 1876, il tenta sa chance dans la ruée vers l’or de Deadwood, mais toutes les concessions étaient déjà prises. Il gagna finalement environ cinq mille dollars en transportant du bois de chauffage jusqu’au camp. De retour à Dodge, il reprit du service dans la police. Tout n’a pas de quoi nourrir la légende : un journal local rapporta que son revolver avait glissé de son étui dans un saloon et tiré une balle à travers son manteau ; en 1878, il fut condamné à un dollar d’amende pour avoir giflé une prostituée au cours d’une dispute.

À la fin de 1877, il reçut temporairement le titre de deputy marshal fédéral pour poursuivre le hors-la-loi Dave Rudabaugh, qui avait dévalisé un camp de construction ferroviaire, et le suivit sur des centaines de kilomètres jusqu’au Texas. À Fort Griffin, un propriétaire de saloon qu’il connaissait depuis des années lui suggéra de s’adresser à un joueur qui avait fait une partie de cartes avec Rudabaugh. Ce joueur était un dentiste de Géorgie nommé John Henry Holliday. Doc Holliday lui apprit que Rudabaugh était revenu sur ses pas et se trouvait au Kansas. Quelques mois plus tard, à Dodge City, une bande de cow-boys encercla Earp dans le Long Branch Saloon, armes au poing. Holliday, qui jouait aux cartes au fond de la salle, posa son pistolet sur la tête de leur chef jusqu’à ce qu’ils déposent les armes. Earp lui attribua le mérite de lui avoir sauvé la vie. Leur amitié survécut à une violente dispute, des années plus tard, et dura jusqu’à la mort de Holliday, emporté par la tuberculose en 1887.

Durant l’été de cette même année, Earp et Bat Masterson tirèrent sur un groupe de cow-boys qui avaient semé le chaos en ville, envoyant notamment trois balles dans le Comique Theater, où l’humoriste Eddie Foy dut se jeter sur la scène. Un cavalier, George Hoyt, fut blessé et mourut quelques semaines plus tard. Earp raconta ensuite qu’il avait épaulé son arme dans sa direction sur fond de ciel à l’aube, un détail digne du cinéma, mais qui ne correspond ni à l’horaire ni au récit des journaux.

Tombstone, l’argent et un poste de shérif qui lui échappa

En 1879, Dodge City retrouvait son calme et Virgil, désormais homme de loi à Prescott, écrivit à ses frères au sujet d’une ville-champignon de l’Arizona en plein boom de l’argent, Tombstone. Wyatt démissionna de la police de Dodge en septembre et prit la route avec Mattie, James et l’épouse de ce dernier. Ils arrivèrent à Tombstone le 1er décembre 1879. Virgil venait d’être nommé deputy marshal fédéral pour le district. Wyatt avait apporté un chariot qu’il comptait transformer en diligence, mais découvrit que deux compagnies de diligences desservaient déjà la ville. Il déclara plus tard avoir gagné l’essentiel de son argent à Tombstone comme joueur professionnel. Les frères déposèrent des demandes de concessions minières, achetèrent des droits d’accès à l’eau et attendirent que le boom leur rapporte.

En 1880, Wells Fargo l’embaucha comme convoyeur armé, chargé de protéger les coffres-forts transportés dans les diligences. Il fut ensuite nommé shérif adjoint pour la partie est du comté de Pima, un poste qui semblait ouvrir la voie à de vrais revenus, puisque le shérif du comté percevait aussi les impôts et en gardait un pourcentage. Dans la nuit du 28 octobre 1880, Fred White, marshal de Tombstone, tenta de désarmer Curly Bill Brocius alors que celui-ci tirait en état d’ébriété sur Allen Street. Le pistolet de Brocius partit et blessa mortellement White. Earp, adossé à une cheminée que criblait une pluie de balles, assomma Brocius d’un coup de crosse et l’arrêta. Un agent de Wells Fargo présent sur les lieux écrivit que la voix d’Earp était restée « calme et posée, comme à l’accoutumée ». Wyatt et Virgil escortèrent ensuite Brocius jusqu’à Tucson, lui évitant peut-être d’être lynché, et témoignèrent qu’il s’agissait d’un accident. Brocius fut libéré et ne lui pardonna jamais de l’avoir frappé.

Le poste de shérif échut à quelqu’un d’autre. Lorsque le comté de Cochise fut détaché de celui de Pima en 1881, Earp et un démocrate nommé Johnny Behan briguèrent tous deux le nouveau poste. Selon le témoignage ultérieur d’Earp, Behan lui avait promis de le nommer shérif adjoint s’il se retirait. Behan obtint le poste et confia la fonction d’adjoint à quelqu’un d’autre, reconnaissant plus tard qu’il avait menti au sujet de leur accord. Earp se retrouva sans étoile, avec pour seule activité un quart des recettes de la table de faro de l’Oriental Saloon, où il fit venir ses amis Bat Masterson et Luke Short pour tenir le jeu. Behan, lui, était arrivé à Tombstone avec une jeune femme de San Francisco, Josephine Sarah Marcus. En moins d’un an, elle l’avait quitté. Earp l’avait remarquée.

Trente secondes sur Fremont Street

Tout au long de l’année 1881, les tensions entre les Earp et la bande disparate de voleurs de bétail et de détrousseurs de diligences connus localement sous le nom de Cowboys ne cessèrent de s’aggraver. Il y eut des mules de l’armée volées, une attaque de diligence au cours de laquelle un conducteur et un passager furent tués, un accord secret par lequel Earp proposa à Ike Clanton et Frank McLaury la prime offerte par Wells Fargo en échange de la dénonciation des voleurs, et des menaces répétées contre la vie des frères. Virgil, désormais marshal de Tombstone, faisait appliquer un arrêté interdisant le port d’armes en ville.

Dans l’après-midi du 26 octobre 1881, il apprit que des Cowboys armés s’étaient rassemblés près de l’O.K. Corral. Il nomma Wyatt et Doc Holliday adjoints et marcha avec eux et Morgan en direction de Fremont Street. Ils trouvèrent cinq hommes dans une étroite parcelle inoccupée, près de l’entrée arrière du corral, à quelques pas seulement. La suite dura une trentaine de secondes. Ike Clanton et Billy Claiborne prirent la fuite. Tom et Frank McLaury, ainsi que Billy Clanton, dix-neuf ans, furent tués. Virgil reçut une balle dans le mollet, Morgan dans le dos et Holliday fut éraflé par une balle. Wyatt s’en tira sans une égratignure.

Le combat ne fut pas le triomphe que le cinéma en a fait. Ike Clanton porta des accusations de meurtre et le juge Wells Spicer tint une audience préliminaire d’un mois, au cours de laquelle une trentaine de témoins furent entendus. Le shérif Behan témoigna que les Cowboys avaient levé les mains et ouvert leurs manteaux pour montrer qu’ils n’étaient pas armés lorsque le groupe des Earp avait tiré. Wyatt lut une longue déclaration écrite, affirmant qu’ils n’avaient fait feu que lorsque les Cowboys avaient voulu dégainer. Le 30 novembre, Spicer estima les preuves insuffisantes pour renvoyer l’affaire devant un tribunal et conclut que les Earp avaient agi en tant que représentants de la loi. Ils furent remis en liberté, mais la moitié de Tombstone les considérait désormais comme des meurtriers.

La chevauchée de la vendetta

La vengeance ne se fit pas attendre. Le 28 décembre, Virgil fut pris dans une embuscade sur Allen Street et une décharge de fusil de chasse lui fracassa le bras gauche. On retrouva le chapeau d’Ike Clanton dans le bâtiment d’où les coups de feu étaient partis, mais il produisit des témoins qui le situaient ailleurs et fut acquitté. Wyatt obtint le titre de deputy marshal fédéral, avec le pouvoir de choisir ses propres adjoints. Il hypothéqua sa maison pour les payer et tenta de démissionner lorsque les critiques se firent plus virulentes. Puis, le 18 mars 1882, Morgan fut atteint à travers la porte vitrée d’une salle de billard alors qu’il jouait. Il mourut dans l’heure.

Wyatt en conclut que la justice ne lui serait d’aucun secours. Le lendemain, il forma une bande comprenant son frère Warren, Holliday et plusieurs hommes armés payés cinq dollars par jour. Alors qu’ils escortaient Virgil et son épouse jusqu’au train à Tucson, ils aperçurent dans la gare de triage Frank Stilwell, l’un des hommes soupçonnés du meurtre de Morgan. On retrouva son corps le lendemain matin. Au cours des deux semaines suivantes, la bande tua Florentino Cruz dans un camp de bûcherons puis, à Iron Springs, dans les monts Whetstone, tomba sur Curly Bill Brocius et ses hommes. Brocius tira au fusil de chasse sur Wyatt, mais le manqua. Wyatt le tua avec son propre fusil. C’était le même homme qu’il avait autrefois sauvé d’un lynchage. Plus tard, Earp raconta que les balles avaient traversé son manteau sans le toucher, le laissant en lambeaux.

Les coroners attribuèrent quatre morts à la bande. La chevauchée s’acheva lorsque Earp et ses hommes quittèrent l’Arizona, recherchés et visés par des mandats d’arrêt pour meurtre délivrés à Tucson. Ses admirateurs parlent de justice ; ses détracteurs, d’une série de meurtres commis sous couvert d’un insigne fédéral. Les éléments disponibles étayent les deux lectures, ce qui explique pourquoi le débat n’a jamais pris fin.

Josephine et une seconde vie sur les routes

Earp se rendit au Colorado, puis à San Francisco, où il retrouva Josephine Marcus. Elle commença à se faire appeler Josephine Earp et ils restèrent ensemble pendant quarante-six ans, bien qu’on n’ait jamais retrouvé de trace du mariage qu’elle disait avoir célébré à bord du yacht de Lucky Baldwin, millionnaire et éleveur de chevaux. Mattie Blaylock, qui avait attendu Wyatt en Californie, fut abandonnée. Elle repartit en Arizona et se prostitua de nouveau. En 1888, elle mit fin à ses jours en absorbant de l’opium. Josephine passa le reste de sa vie à tenter d’empêcher que le nom de Mattie figure dans les livres consacrés à son mari.

Pendant vingt ans, le couple suivit les villes en plein essor. En 1883, Earp partit à cheval pour Dodge City avec Masterson et d’autres vieux amis afin de soutenir Luke Short dans son conflit politique au sujet de son saloon. La ville finit par céder et la guerre de Dodge City, comme on l’appela, s’acheva sans qu’un coup de feu soit tiré. En 1884, ils se rendirent à Eagle City, dans l’Idaho, et ouvrirent un saloon dans une grande tente. À partir de 1887, ils vécurent à San Diego pendant le boom immobilier : Earp y possédait plusieurs saloons et salles de jeu et, au plus fort de l’activité, pouvait gagner jusqu’à mille dollars par nuit. Il achetait et faisait courir des chevaux, officiait comme juge lors des courses et arbitrait des combats de boxe des deux côtés de la frontière mexicaine. Quand le boom de San Diego s’effondra, ils repartirent pour San Francisco.

Le combat qui l’a rendu célèbre pour les mauvaises raisons

Le 2 décembre 1896, Earp fut choisi au dernier moment pour arbitrer le combat poids lourds entre Bob Fitzsimmons et Tom Sharkey au Mechanics’ Pavilion de San Francisco. Avant le match, un capitaine de police lui retira un gros revolver dans le ring et, dans la soirée, Earp fut arrêté pour port d’arme dissimulée. Fitzsimmons domina le combat. Au huitième round, Sharkey s’effondra en se tenant l’entrejambe. Earp estima qu’il avait reçu un coup bas, que personne d’autre ne semblait avoir vu, et lui accorda la victoire. Les quelque quinze mille spectateurs explosèrent de colère.

Fitzsimmons saisit la justice et, pendant deux semaines, les journaux de tout le pays publièrent des articles évoquant un combat truqué, des paris placés sur Sharkey et les liens passés des Earp avec les détrousseurs de diligences. Les caricaturistes le tournèrent en ridicule d’un bout à l’autre du pays. Un juge finit par déclarer la boxe illégale à San Francisco, et les tribunaux refusèrent de désigner un vainqueur. Des années plus tard, un médecin reconnut qu’on l’avait payé pour faire croire que Sharkey avait reçu un coup irrégulier, mais le mal était alors irréparable. Jusqu’à ce soir-là, Earp était une figure connue surtout en Arizona et en Californie. Après le combat, l’Amérique sut qui il était — et ne vit en lui qu’un arbitre malhonnête.

Nome : faire fortune sur le dos des chercheurs d’or

En 1897, les Earp prirent la direction du nord pour rejoindre la ruée vers l’or du Klondike. Wyatt servit brièvement comme marshal à Wrangell, en Alaska, pendant une dizaine de jours, puis le couple passa un hiver dans une cabane louée à Rampart, sur le fleuve Yukon. En 1899, son ami Tex Rickard, futur promoteur de boxe, le persuada de s’installer à Nome. Là, avec un associé nommé Charles Hoxie, il construisit le Dexter Saloon, le premier bâtiment en bois de deux étages de la ville et son bar le plus luxueux, avec des salons privés à l’étage. L’écrivain Jack London, le futur romancier Rex Beach et le dramaturge Wilson Mizner y firent escale. Earp résumait son modèle économique en trois mots : faire fortune sur le dos des chercheurs d’or.

Lorsque le couple quitta l’Alaska à la fin de 1901, il emportait une somme estimée à quatre-vingt mille dollars, une petite fortune. Elle ne dura pas. Josephine jouait beaucoup, et la décennie suivante fut consacrée à la recherche d’argent à Tonopah, dans le Nevada, où Earp ouvrit un autre saloon, puis à la prospection dans le désert des Mojaves. En 1906, il découvrit des gisements d’or et de cuivre dans les monts Whipple, près de Vidal, en Californie, et déposa des dizaines de demandes de concession. Le petit cottage qu’ils achetèrent à Vidal fut la seule maison dont ils furent propriétaires. Le reste de sa vie, ils passèrent l’hiver à travailler à la mine Happy Days, dans le désert, et l’été dans des logements bon marché à Los Angeles.

Ses vieilles habitudes le rattrapèrent. En 1910, à soixante-deux ans, il fut engagé de façon informelle par la police de Los Angeles pour des missions « en marge de la loi ». La même année, il dirigea une garde armée pour l’un des camps impliqués dans un conflit minier à Searles Lake et tira une balle de fusil aux pieds d’un administrateur judiciaire fédéral, avant que des marshals fédéraux ne l’arrêtent avec plus de deux douzaines d’autres hommes. En 1911, il fut de nouveau arrêté à Los Angeles, accusé d’avoir tenté d’escroquer un agent immobilier lors d’une partie de faro truquée. Comme aucun argent n’avait changé de mains, l’accusation fut ramenée à celle de vagabondage.

Hollywood et l’histoire qu’il n’a jamais réussi à faire raconter

À cette époque, Los Angeles devenait la capitale du cinéma de western et Earp se mit à fréquenter les plateaux. Il rendit visite au réalisateur Allan Dwan pendant le tournage de The Half-Breed, avec Douglas Fairbanks. Il dîna avec le réalisateur Raoul Walsh et Jack London ; Charlie Chaplin, alors l’artiste le mieux payé au monde, passa à leur table pour le rencontrer. Il se lia d’amitié avec les deux plus grandes vedettes de western du cinéma muet, William S. Hart et Tom Mix. John Ford, qui travaillait alors comme accessoiriste, raconta plus tard qu’il avait offert à Earp une chaise et du café, puis l’avait écouté raconter la fusillade. Il ajouta s’être inspiré de ce souvenir pour mettre en scène la fusillade dans My Darling Clementine. John Wayne dit à l’acteur Hugh O’Brian qu’il avait en partie emprunté sa démarche et ses manières de représentant de la loi à l’écran au vieil homme qu’il avait rencontré sur ces plateaux.

Rien de tout cela ne déboucha sur le film qu’Earp espérait. De son vivant, il ne fit qu’une seule apparition à l’écran, dans un petit rôle interprété par Bert Lindley dans Wild Bill Hickok de Hart, en 1923. Il écrivit à Hart pour lui demander de l’aide, expliquant qu’un film « contribuerait beaucoup à rétablir la vérité à mon sujet auprès d’un public à qui l’on a toujours servi des mensonges ». Hart lui conseilla d’abord de trouver un écrivain. John Flood, un ami d’Earp et ingénieur des mines, passait ses dimanches après-midi dans la cuisine des Earp à rédiger une biographie autorisée, tandis que Josephine l’interrompait pour insister sur le fait qu’il fallait tout présenter sous un jour irréprochable. Les éditeurs rejetèrent le manuscrit, qu’ils jugeaient ampoulé et illisible.

Le dernier Earp

Wyatt Earp mourut le 13 janvier 1929, à l’âge de quatre-vingts ans, dans un petit bungalow qu’il louait sur West 17th Street, à Los Angeles. Il était le dernier des frères Earp encore en vie et le dernier survivant de la fusillade de l’O.K. Corral. Il ne laissait aucun enfant. À ses funérailles, dans une église congrégationaliste de Wilshire Boulevard, William S. Hart et Tom Mix figuraient parmi les porteurs du cercueil, aux côtés de John Clum, ancien maire de Tombstone et rédacteur en chef du Tombstone Epitaph, ainsi que de Wilson Mizner, qu’il avait connu à Nome. Les journaux rapportèrent que Mix avait pleuré. Josephine n’assista pas aux obsèques.

Elle fit incinérer son corps et enterra discrètement ses cendres dans le caveau familial des Hills of Eternity, un cimetière juif de Colma, près de San Francisco. Elle reposa à ses côtés en 1944. Pendant des années, l’emplacement resta un secret de famille. En 1957, des profanateurs creusèrent dans la sépulture à la recherche de l’urne et, ne la trouvant pas, volèrent la pierre tombale. Celle-ci fut retrouvée plus tard dans une brocante. Sa tombe est aujourd’hui la plus visitée du cimetière.

Comment un biographe a façonné l’homme de loi

La réhabilitation d’Earp commença deux ans après sa mort. Stuart N. Lake, journaliste qui l’avait interrogé durant les derniers mois de sa vie, publia Wyatt Earp: Frontier Marshal en 1931. Ce best-seller, largement romancé, présentait Earp comme un marshal irréprochable et passait largement sous silence Peoria, les maisons closes de Wichita, l’accusation de vol de chevaux, Mattie Blaylock et le combat contre Sharkey. Josephine pressa Lake de ne rien révéler de son propre passé ni de l’existence de Mattie, le menaçant de poursuites judiciaires. Elle fit de même avec Hollywood : pour la première adaptation, en 1934, le héros dut changer de nom ; lorsque 20th Century Fox en fit un remake sous le titre Frontier Marshal en 1939, avec Randolph Scott, elle poursuivit le studio en justice et obtint un accord de cinq mille dollars.

À partir de là, le personnage appartint au cinéma. Dans My Darling Clementine de John Ford, Henry Fonda fit d’Earp, en 1946, un marshal calme et intègre. La série américaine The Life and Legend of Wyatt Earp fut diffusée de 1955 à 1961, avec Hugh O’Brian dans le rôle et des scénarios en partie écrits par Lake. En 1957, Gunfight at the O.K. Corral, avec Burt Lancaster dans le rôle d’Earp et Kirk Douglas dans celui de Holliday, fixa l’image du représentant de la loi héroïque et transforma discrètement le mot cowboy — qui, à Tombstone, désignait un hors-la-loi — en synonyme de héros. À la fin des années 1950, le véritable Earp s’effaçait déjà derrière les acteurs qui l’incarnaient.

La révision de cette image suivit. Dans les années 1950, des chercheurs retrouvèrent la trace de Mattie Blaylock, et le marshal sans tache commença à se fissurer. En 1967, James Garner interpréta dans Hour of the Gun un Earp plus sombre, obsédé par la vengeance. Les années 1990 virent sortir, à quelques mois d’intervalle, deux fresques concurrentes : Tombstone, avec Kurt Russell en Earp et Val Kilmer en Doc Holliday, dont les répliques furent abondamment reprises, et le film de trois heures de Lawrence Kasdan, Wyatt Earp, avec Kevin Costner, qui tentait d’inclure sa jeune épouse morte, l’arrestation pour vol de chevaux et les années plus sombres. En 2024, Netflix revint sur cette histoire avec Wyatt Earp and the Cowboy War, un docudrame en six épisodes raconté par Ed Harris, avec Tim Fellingham dans le rôle d’Earp, centré sur sa rivalité avec Ike Clanton.

Ce que les archives permettent réellement d’affirmer

La vérité sur Wyatt Earp est moins nette que le portrait du héros comme celui du méchant. Les journaux de son époque louaient son sang-froid sous le feu et son honnêteté comme policier à Wichita. Ces mêmes journaux rapportaient ses arrestations pour proxénétisme, son évasion de prison et l’amende qui lui avait été infligée pour avoir giflé une femme. L’audience sur l’O.K. Corral l’innocenta ; la chevauchée de la vendetta qui suivit fit de lui un fugitif. Il ne fut jamais blessé dans aucune de ses fusillades, ce qui ne fit que renforcer le mythe. Et durant la majeure partie de sa vie adulte, il ne fut pas du tout homme de loi, mais joueur, propriétaire de saloon, marchand de chevaux et prospecteur : il acceptait un insigne dès qu’il pouvait en obtenir un et qu’il avait intérêt à le porter.

La part qu’il prit lui-même à la fabrication de sa légende est plus difficile à mesurer. Il enjoliva les faits, comme le montrent les chasses au bison et le récit de la fusillade contre Hoyt, et il s’employa avec énergie, dans sa vieillesse, à faire entendre sa version. Mais l’homme qui écrivit à William S. Hart qu’on lui avait « toujours servi des mensonges » ne demandait pas à devenir un saint. Le saint sortit de la machine à écrire de Lake, du travail éditorial de Josephine et du besoin des studios de disposer d’un héros sans tache. Grace Spolidora, une amie de la famille qui connut le couple durant ses dernières années, le dit sans détour dans un entretien en 1990 : Josephine voulait donner de lui l’image d’un saint allant à l’église, et Wyatt ne voulait absolument pas de cela.

Il subsiste des traces de lui dans des endroits inattendus. L’année qui suivit sa mort, un bureau de poste dans le désert, près de ses concessions minières, fut rebaptisé Earp, en Californie. L’explorateur polaire Lincoln Ellsworth donna le nom de Wyatt Earp à son navire d’expédition en Antarctique. Une esquisse de la fusillade, annotée par Earp pour John Flood en 1926, fut vendue aux enchères en 2010 pour 380 000 dollars. En 2014, un revolver qui lui est attribué, mais dont la provenance est contestée, partit pour 225 000 dollars. À Tombstone, les habitants continuent de célébrer les Wyatt Earp Days chaque week-end du Memorial Day, vêtus comme dans les années 1880, en arpentant Allen Street, là même où Fred White fut abattu. Le débat sur ce qu’était Earp — gardien de la paix ou opportuniste armé — a survécu à tous ceux qui l’ont connu, et les éléments qui nous restent ne suffiront pas à le trancher.

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