Cinéma

The Initiated : à Bogotá, un polar sous une pluie battante

Molly Se-kyung
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Dans la nuit, les néons de Bogotá se reflètent sur le bitume mouillé tandis que Frank Molina, sous les traits d’Andrés Parra, apparaît en titubant, sa silhouette déformée derrière une vitre ruisselante. C’est notre premier aperçu de The Initiated, le thriller atmosphérique de Juan Felipe Orozco, qui plonge le film policier dans la réalité âpre de la Colombie. Adapté des romans de Mario Mendoza — Lady Masacre, La melancolia de los feos, El diario del fin del mundo et Akelarre — le film suit Molina, un détective privé qui boit trop et dont la dernière affaire le conduit dans les bas-fonds de Bogotá, au cœur de la corruption et de la violence.

La mise en scène d’Orozco s’ancre dans un réalisme quasi documentaire, qui rend crédibles même les rebondissements les plus extravagants. Son regard, presque anthropologique, s’attarde sur les textures de la ville : la peinture écaillée, les néons blafards qui vacillent, la pluie qui transforme les pavés en miroirs noirs. Bogotá n’est pas un simple décor : elle est un personnage à part entière, dont le chaos et la beauté imprègnent chaque scène. La photographie privilégie la lumière naturelle, avec des ombres longues et profondes qui dissimulent autant qu’elles révèlent. Un parti pris visuel en accord avec les thèmes du film, entre vérités cachées et secrets enfouis.

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Andrés Parra porte The Initiated sur ses épaules et livre une interprétation à la fois brute et tout en retenue. L’alcool a brisé Molina, mais il reste assez lucide pour déceler les mensonges. Parra fait ressortir les contradictions du personnage — son dégoût de lui-même et sa détermination obstinée — à travers de petits gestes : la façon dont il se masse les tempes au lendemain d’une cuite, ou dont ses mains tremblent légèrement lorsqu’il allume une nouvelle cigarette. Une prestation qui reste en mémoire bien après le générique.

Aria Jara signe l’une des interprétations les plus marquantes du film, passant avec une précision saisissante de Lady Masacre à Gaby López. En Lady Masacre, elle impose une présence menaçante et maîtrisée ; sa voix, murmure velouté, tranche dans le vacarme. En Gaby López, elle laisse au contraire affleurer la vulnérabilité, les yeux écarquillés par la peur et le désespoir. Cette dualité est fascinante à observer, et Jara la rend parfaitement naturelle.

Les seconds rôles tiennent leur place, même si certains personnages ne bénéficient pas du même degré de développement. Ignacio Pombo, interprété par Juan Pablo Urrego, et Augusto Pombo, incarné par Jorge Cao, font contrepoids à Molina : leurs motivations sont claires, mais leur passé reste esquissé. Francisco Denis, dans le rôle du père Lazaro, apporte une part d’ambiguïté morale qui aurait mérité d’être davantage explorée. L’ensemble fonctionne néanmoins, et installe un malaise qui imprègne chaque scène.

C’est dans son rythme que The Initiated donne le meilleur de lui-même. Orozco évite le piège d’un récit surchargé de rebondissements superflus et laisse chaque révélation se déployer avec naturel. La première moitié fait monter lentement la tension, en présentant l’enquête de Molina et les différents protagonistes impliqués. Dans la seconde, les enjeux s’intensifient jusqu’à un dénouement qui paraît mérité plutôt que forcé.

Le film aborde avec nuance des thèmes comme la corruption, la rédemption et le prix de la vérité. Le combat de Molina contre l’alcoolisme n’est pas un simple ressort narratif : il reflète sa boussole morale, sans cesse de travers, mais jamais brisée. Les bas-fonds qu’il traverse ne sont pas seulement un décor ; ils deviennent une métaphore des complexités de la nature humaine. Orozco ne propose pas de réponses faciles, et c’est ce qui rend The Initiated si captivant.

Le film n’est toutefois pas exempt de défauts. Par moments, l’intrigue se complique, avec un trop grand nombre de fils secondaires qui se disputent l’attention. Cette complexité apporte de la profondeur, mais elle peut aussi devenir écrasante et rendre difficile le suivi de tous les éléments en jeu. En outre, certains personnages secondaires paraissent insuffisamment développés : leurs motivations et leur passé restent en partie inexplorés.

The Initiated séduira surtout les amateurs de polars sombres et de récits d’enquête. Ceux qui apprécient des films comme Chinatown ou L.A. Confidential y trouveront matière à apprécier. Son rythme lent et son atmosphère en font un film gratifiant, même s’il n’est peut-être pas aussi accessible aux spectateurs occasionnels.

Les comparaisons avec d’autres thrillers sont inévitables, mais The Initiated affirme sa propre identité. S’il partage des points communs avec le film noir classique et les polars contemporains, la mise en scène d’Orozco et le cadre colombien lui donnent une saveur singulière. Bogotá n’est pas seulement un lieu : c’est une entité vivante, qui façonne le récit d’une manière à la fois familière et nouvelle.

Au bout du compte, The Initiated est une belle proposition dans le genre du thriller, qui mêle avec efficacité mystère, crime et drame. Sa photographie atmosphérique, ses interprétations solides et son intrigue complexe en font un film qui vaut le détour pour les amateurs du genre.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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