Cinéma

Laura : le film noir de Preminger où un détective tombe amoureux du portrait d’une morte

Jun Satō

Le portrait d’une femme domine un appartement de Manhattan, éclairé comme un retable, et un inspecteur de la criminelle qui ne l’a jamais rencontrée s’assoit dessous soir après soir jusqu’à en être, sans le moindre doute, amoureux. La femme est morte : abattue d’un coup de fusil sur le pas de sa porte avant que le récit commence. Laura s’ouvre sur cette absence et en fait l’obsession la plus élégante du film noir américain : une énigme criminelle dont le plus difficile à élucider est le cœur de l’enquêteur lui-même.

On confie à l’inspecteur Mark McPherson le meurtre de Laura Hunt, brillante publicitaire, qu’il reconstitue à partir de ceux qui prétendaient l’aimer : le mordant chroniqueur Waldo Lydecker, qui a fait sa carrière et ne pardonne pas au monde de la partager, et le mou, l’infidèle play-boy sudiste Shelby Carpenter, son fiancé. Chacun se souvient d’une Laura différente. McPherson, démêlant leurs mensonges dans les pièces désertes, s’éprend de la version qui le toise depuis le mur. Puis, passé le milieu, le film fait exploser le retournement qui l’a rendu célèbre, et l’histoire d’amour tourne à quelque chose de plus trouble.

YouTube video

L’image et le son

Otto Preminger reprend le film après le renvoi de Rouben Mamoulian et en retourne l’essentiel ; le résultat est d’un calme trompeur : longs plans glissés, profondes flaques d’ombre, une caméra qui traverse l’appartement de Laura comme une invitée qui s’attarde. La photographie en noir et blanc de Joseph LaShelle a remporté l’Oscar, et on comprend pourquoi : chaque surface est argentée, chaque visage laissé à demi dans la pénombre. Au-dessus de tout flotte le thème de David Raksin, mélodie si insinuante qu’elle est devenue un standard de jazz dès que Johnny Mercer y a posé des paroles, aujourd’hui indissociable du mot Laura lui-même. La musique fait ce que les dialogues ne peuvent pas : elle rend le spectateur amoureux en même temps que le détective.

Ceux qui habitent le cadre

Clifton Webb, dans son premier grand rôle à l’écran à cinquante-quatre ans, rafle le film en Lydecker : chaque réplique est un bonbon empoisonné, chaque regard un verdict. Vincent Price, des années avant que l’épouvante ne s’empare de lui, est merveilleusement veule en gigolo Shelby ; Judith Anderson les observe tous avec une patience de prédatrice. Gene Tierney est ici moins une actrice qu’une apparition : le film la veut insondable, et son immobilité s’exécute. Dana Andrews ramène McPherson à une dalle de granit qui ne se fissure que lentement. Aucun ne force le génie, et c’est précisément pourquoi l’ensemble respire.

Ce qui garde Laura si moderne, c’est sa franchise à traiter le désir comme une hantise. McPherson courtise un souvenir, un tableau, un dossier ; le film sait qu’il est amoureux de sa propre idée d’une femme, et ne le dédouane jamais tout à fait — pas plus que nous. Ce ressac de désir nécro-romantique, habillé de manières de penthouse et de cruauté spirituelle, est le vrai sujet du film. Le coupable n’est presque qu’un prétexte.

Laura (1944), d'Otto Preminger
Gene Tierney en Laura Hunt : le portrait dont le détective ne peut détacher les yeux.

Pourquoi il mérite encore la note

Il n’est pas parfait. La mécanique du scénario grince, le dénouement arrive trop vite, et les vedettes sont des icônes avant d’être des interprètes. Ces limites le maintiennent juste sous le tout premier rang. Mais peu de films de l’âge des studios projettent une ombre aussi longue : le National Film Registry l’a préservé, des générations de critiques tournent autour de son mystère, et le thème résonne encore là où plus personne ne se souvient du film. Laura a prouvé qu’une histoire de meurtre pouvait parler de la façon dont on aime les morts — et l’a fait avec une aisance désarmante.

Laura est sorti en 1944, réalisé par Otto Preminger d’après le roman de Vera Caspary, photographié par Joseph LaShelle et mis en musique par David Raksin. Avec Gene Tierney, Dana Andrews, Clifton Webb, Vincent Price et Judith Anderson, le film dure 88 minutes et a remporté l’Oscar de la meilleure photographie (noir et blanc) sur cinq nominations.

Étiquettes:

Discussion

Il y a 0 commentaire.