Cinéma

Blame the Game : une comédie acérée sur des relations chaotiques

Veronica Loop
Ajoutez-nous sur Google

Dès la scène d’ouverture, Marco Petry donne le ton à Blame the Game avec une énergie tendue, presque burlesque : Jan (Dennis Mojen), aussi nerveux qu’un chat dans une pièce pleine de fauteuils à bascule, peine à faire la conversation avec les amis de Pia tandis que les minutes s’égrènent avant l’arrivée de son ex-petit ami. Le dispositif se prête idéalement à la comédie, mais Petry et ses scénaristes ne se contentent pas de jouer la carte de l’humour : ils en font une arme.

Le principe central du film — une soirée jeux à haut risque où se jouent les relations, les amitiés et les vérités personnelles — pourrait facilement sembler artificiel. Pourtant, Blame the Game ancre son absurdité dans une écriture acérée, attentive aux détails. Les dialogues sonnent juste, notamment lorsque Pia, interprétée par Janina Uhse, et Karo, incarnée par Anna Maria Mühe, s’envoient des piques sur la loyauté et l’amour. Dans une séquence, Jan tente de prendre Oliver (Axel Stein), son ex-petit ami suffisant, à son propre jeu lors d’une partie de questions de culture générale qui vire peu à peu à la guerre psychologique. La tension est palpable, mais ce sont le ton pince-sans-rire d’Uhse et la panique à fleur de peau de Mojen qui donnent toute sa force à la scène.

YouTube video

La mise en scène de Petry maintient la caméra en mouvement, avec une immédiateté presque documentaire : plans à l’épaule et gros plans serrés accentuent l’atmosphère claustrophobe du petit appartement de Pia. Le travail sonore est tout aussi efficace : chaque silence gênant, chaque rire nerveux, prend des proportions presque comiques. Quand le groupe finit par se lancer dans une partie de mime chaotique, le désordre à l’image reflète les tourments qui bouillonnent sous la surface.

Mais Blame the Game n’est pas seulement une comédie. Le film joue aussi les thrillers en s’amusant avec les attentes du public. Au moment où l’on croit avoir compris qui manipule qui, Petry abat ses cartes et nous prend à revers. Le scénario refuse de respecter les règles du jeu : c’est à la fois sa plus grande force et, parfois, sa faiblesse. Certains passages, où la comédie bascule brusquement dans le thriller, déconcertent plus qu’ils ne galvanisent. Ainsi, une confession nocturne entre Jan et Pia vire si soudainement au mélodrame qu’elle rompt le rythme, jusque-là bien tenu, du film.

Les interprétations sont inégales. Mojen porte le film avec une maladresse attachante, mais plusieurs seconds rôles manquent de constance. Alex, joué par Edin Hasanović, et Sheila, incarnée par Taneshia Abt, tiennent davantage de la caricature que de personnages pleinement incarnés. Axel Stein, en revanche, vole chacune de ses scènes dans le rôle d’Oliver : il campe avec une aisance remarquable l’ex-petit ami suffisant, à la fois détestable et étrangement captivant.

C’est dans son exploration des relations contemporaines que Blame the Game révèle le mieux ses qualités. Le film soulève des questions difficiles sur l’honnêteté, la confiance et les jeux auxquels nous nous livrons pour nous protéger — et protéger les autres. Un thème qui résonne bien après le générique. Petry n’apporte pas de réponses faciles, mais propose un regard nuancé sur les complexités de l’amour et de l’amitié, à une époque où les réseaux sociaux et les relations passées peuvent compliquer les échanges les plus simples.

Le mélange des genres est à la fois la grande force du film et son talon d’Achille. D’un côté, il est réjouissant de voir une comédie qui n’a pas peur de s’assombrir et un thriller qui ne se prend pas trop au sérieux. De l’autre, les changements de ton peuvent parfois donner une impression de décousu. Le rythme trébuche également dans le troisième acte, où une succession de révélations et de rebondissements menace de faire dérailler le récit.

Blame the Game prend des risques et, même si tous ne sont pas payants, le film offre un changement bienvenu face aux comédies convenues et formatées qui envahissent les salles aujourd’hui. Il s’adresse à tous ceux qui se sont déjà retrouvés dans une situation sociale où l’enjeu paraissait démesuré, ou qui se sont demandé si les personnes en qui ils ont le plus confiance ne jouaient pas avec eux.

Le film de Petry se distingue aussi par son souci d’authenticité. Les personnages semblent vrais, imparfaits et proches de nous, même lorsque leurs actes sont discutables. Le décor — un petit appartement rempli d’amis (et d’ennemis) — apporte une intimité qui rend les conflits très personnels. L’humour fonctionne particulièrement bien à cet égard : il permet au public de rire de l’absurdité de la situation tout en éprouvant de l’empathie pour les personnages.

Comparé à d’autres comédies à suspense récentes, Blame the Game tire son épingle du jeu. Le film n’a pas le fini impeccable d’un Game Night, mais compense par une approche plus rugueuse et plus ancrée dans le réel. Son cadre allemand et sa distribution lui donnent aussi une saveur singulière qui le distingue du lot.

La musique du film mérite également d’être saluée, même si son compositeur n’est pas crédité. Discrète mais efficace, elle accompagne l’action à l’écran et recourt à une instrumentation minimaliste pour renforcer la tension sans prendre le pas sur les dialogues ni sur les images. La bande originale se démarque elle aussi, avec un mélange de titres indépendants et électroniques en accord avec la sensibilité contemporaine du film.

Au bout du compte, Blame the Game est un film qui donnera matière à discussion bien après le générique. Il n’est pas parfait, mais il est ambitieux et prend des risques qui s’avèrent payants plus souvent qu’ils ne le sont pas.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

Étiquettes: , , , , ,

Ajoutez-nous sur Google

Discussion

Il y a 0 commentaire.