Cinéma

You Do You : une interprétation authentique ne sauve pas une rom-com bancale

Veronica Loop
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La scène d’ouverture de You Do You (2023) est un véritable chaos : Merve Kült, interprétée par Ahsen Eroğlu, s’empresse de faire ses cartons alors que l’expulsion menace son minuscule appartement encombré. La caméra saisit le désordre en gros plans serrés — des croquis froissés jonchent le sol, une tasse de café à moitié vide vacille au bord d’un bureau — mais c’est l’énergie fébrile de Merve qui donne son élan à la scène. D’emblée, le dernier film de Cemal Alpan donne le ton : cette comédie romantique tente de marier fantaisie bohème et farce en entreprise, mais se prend souvent les pieds dans ses propres contradictions.

Merve, artiste en devenir qui a choisi la vie bohème pour découvrir qu’elle n’a rien d’une sinécure, accepte un emploi dans une entreprise. Elle se retrouve par accident dans une situation compromettante avec son patron, Anıl Gürman (Ozan Dolunay). Le point de départ est prometteur : des univers qui s’entrechoquent, une histoire de décalage et une tension amoureuse. Mais You Do You peine à trouver son équilibre, oscillant entre satire mordante et clichés de comédie romantique.

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Les meilleurs moments du film sont portés par Ahsen Eroğlu, qui insuffle à Merve une énergie bien palpable. Son interprétation ancre le récit dans le vrai, en particulier lorsque Merve découvre son nouvel environnement professionnel, entre désarroi et défi. Sa façon d’assumer son identité d’artiste — avec des chaussettes dépareillées sous sa tenue de bureau et des gribouillis sur ses notes de réunion — la rend attachante, même quand le scénario verse dans la caricature. Quand elle lance « Je n’ai pas signé pour ça », Eroğlu fait entendre une frustration sincère et donne une dimension personnelle au parcours de Merve.

Ozan Dolunay est moins convaincant dans le rôle d’Anıl, un personnage souvent trop peu développé, tiraillé entre le séduisant prétendant et le patron stéréotypé. Son interprétation manque de nuances pour éclairer les motivations d’Anıl : le spectateur se demande s’il est réellement attiré par Merve ou simplement amusé par son excentricité. L’alchimie entre Eroğlu et Dolunay est inégale : certaines scènes sonnent faux, tandis que d’autres se révèlent étonnamment touchantes. Leur relation gagne en naturel plus tard, lorsqu’ils rient ensemble des absurdités qu’ils partagent, mais ces moments sont trop rares et trop espacés.

Les seconds rôles, notamment Zuhal Olcay en Nevra Kültür et Ferit Aktuğ en Şehmuz, donnent de l’épaisseur au cadre professionnel. Olcay, en particulier, excelle dans le rôle de la responsable de bureau sans états d’âme, qui trouve Merve aussi exaspérante qu’attachante. Ses réactions impassibles aux frasques de la jeune femme comptent parmi les meilleurs ressorts comiques du film. Ferit Aktuğ, qui joue Şehmuz, le plaisantin du bureau, mêle bouffonnerie et chaleur sincère et compose ainsi l’un des personnages les plus sympathiques du film.

Esra Akkaya, dans le rôle de Gülgün, et Arif Pişkin, dans celui de Hamdi, livrent eux aussi des prestations remarquables. Akkaya apporte une force tranquille à son personnage, l’assistante d’Anıl, tandis que Pişkin campe Hamdi, la commère du bureau, avec un mélange d’humour et d’empathie inattendu. Mine Tugay, en Leyla Madralı, et Ege Aydan, en Aytaç Kültür, complètent la distribution avec des interprétations solides, qui enrichissent les rapports au travail.

Le rythme, en revanche, manque de régularité. La première moitié avance à vive allure : l’adaptation de Merve à la vie de bureau réserve son lot de rires et de frustrations auxquelles on peut s’identifier. Mais la seconde moitié s’étire, peinant à équilibrer tension amoureuse, comédie de bureau et parcours artistique de Merve. Certaines scènes se répètent, et le dénouement de l’intrigue autour de son expulsion est expédié, ce qui affaiblit les enjeux installés dès le début.

La réalisation d’Alpan est maîtrisée, mais manque d’une identité visuelle marquée. La photographie remplit son rôle, sans plans particulièrement mémorables ni cadrages inventifs. Le film s’appuie largement sur les dialogues et le jeu des acteurs, ce qui fonctionne dans certaines scènes, mais tombe à plat dans d’autres. Quant à la bande originale, elle convient au genre de la comédie romantique, sans pour autant faire sortir le film des sentiers battus.

Sur le plan thématique, You Do You tente d’explorer la tension entre liberté artistique et conformisme en entreprise. Le parcours de Merve est censé interroger la pression exercée par les attentes de la société, mais le film ne va jamais vraiment au bout de cette idée. Il préfère enchaîner les scènes comiques qui, aussi divertissantes soient-elles, ne composent pas un propos cohérent.

La comparaison avec des films comme Sorry to Bother You (2018) est inévitable, tant ils partagent des thèmes liés à l’absurdité du monde du travail et à la rébellion artistique. Pourtant, You Do You n’a ni la satire mordante ni l’humour surréaliste qui ont rendu Sorry to Bother You si mémorable. Là où le film de Boots Riley s’appuyait sur son point de départ pour aborder des questions de société plus profondes, celui d’Alpan reste fermement cantonné au genre de la comédie romantique.

You Do You veut tout être à la fois — une satire de la culture d’entreprise, une ode à la liberté artistique et une comédie romantique classique —, mais ne s’engage pleinement dans aucune de ces voies. Le résultat est un film parfois plaisant, mais qui s’oublie vite. C’est dommage, car l’idée de départ — une artiste qui tente de trouver sa place dans le monde de l’entreprise — ne manque pas de potentiel. Avec une réalisation plus affirmée, un scénario mieux développé et un rythme mieux maîtrisé, You Do You aurait pu être un film à part.

En l’état, le film s’adresse surtout aux amateurs de comédies romantiques légères, qui aiment voir des personnages hauts en couleur se débattre dans des situations absurdes. Ceux qui cherchent des thèmes plus profonds ou une satire plus acérée risquent d’être déçus.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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