Cinéma

Oh Belinda gâche une prémisse savoureuse par manque d’audace

Le remake signé Deniz Yorulmazer peine à égaler la comédie culte d'Atıf Yılmaz de 1986.
Martha O'Hara
Ajoutez-nous sur Google

La scène s’ouvre sur Neslihan Atagül, alias Dilara, une actrice turque en plein tournage d’une publicité pour shampoing. Elle incarne un personnage si éloigné de sa propre vie, une femme au foyer soumise, que le public rit déjà avant même qu’elle ne soit transportée dans ce monde. Oh Belinda, le nouveau film de Deniz Yorulmazer sur Netflix, prend cette prémisse fantastique et tente d’en faire une comédie dramatique.

Le concept est simple mais prometteur: une actrice vaniteuse se retrouve piégée dans la vie du personnage qu’elle incarne, un rôle qu’elle méprise ouvertement. Le film exploite ce dispositif pour explorer des thèmes comme l’identité, les attentes sociales et le choc culturel. La première moitié fonctionne bien grâce à cette dynamique. Dilara, habituée aux projecteurs et au luxe, se retrouve plongée dans une réalité où elle doit jouer la parfaite épouse traditionnelle. Les scènes de conflit entre son ego d’actrice et les contraintes du rôle sont les moments les plus réussis du film. Atagül excelle lorsqu’elle doit naviguer entre sarcasme et désespoir, notamment dans une séquence où elle tente désespérément de convaincre sa nouvelle famille qu’elle n’est pas folle.

YouTube video

Cependant, Oh Belinda peine à trouver un équilibre entre comédie légère et drame fantastique. Le ton vacille constamment, passant d’un humour absurde à des moments plus sombres sans transition claire. L’humour turc, souvent basé sur l’exagération et les situations grotesques, ne parvient pas toujours à traverser la barrière culturelle, ce qui rend certaines scènes moins efficaces qu’elles ne le devraient.

Le film souffre également d’un manque de cohérence dans sa construction narrative. Après un démarrage prometteur, l’intrigue s’essouffle rapidement. Les personnages secondaires, comme Necati (Necip Memili) ou Serkan (Serkan Çayoğlu), manquent de profondeur et servent principalement de faire-valoir à Dilara. La relation entre Dilara et sa nouvelle famille aurait pu être plus développée pour ajouter une dimension émotionnelle supplémentaire.

Visuellement, Oh Belinda est bien réalisé. Tolga Cetin offre au film un look poli et soigné, avec des plans qui mettent en valeur les contrastes entre le monde glamour de Dilara et la vie modeste qu’elle découvre. Cette esthétique, cependant, ne suffit pas à compenser les faiblesses narratives: un bel emballage ne rachète pas un scénario qui ne sait pas où il va.

Ce qui frappe surtout, c’est le grand écart entre les deux moitiés du film. La partie consacrée au choc entre l’actrice égocentrique et son rôle de femme au foyer fonctionne comme une comédie de situation efficace, portée par la gourmandise avec laquelle Atagül joue le contraste. Mais dès que le film cherche à basculer vers quelque chose de plus grave, vers une tragédie familiale feutrée, la mécanique grince. On sent deux films coexister sans jamais vraiment se répondre l’un à l’autre, et le second finit par étouffer la légèreté qui faisait le charme du premier.

Le film s’inspire d’un classique turc de 1986, Aaahh Belinda, réalisé par Atıf Yılmaz, avec Müjde Ar dans le rôle-titre. Cette œuvre originale a remporté plusieurs Oranges d’or au Festival d’Antalya, dont celles du meilleur film, du meilleur réalisateur et de la meilleure actrice. La comparaison est inévitable, et Oh Belinda en sort perdant: là où l’original assumait une satire sociale mordante et un humour franchement absurde, ce remake avance à pas feutrés, comme s’il craignait de heurter qui que ce soit.

Les thèmes abordés dans Oh Belinda restent pertinents et intemporels. L’exploration de l’identité et des rôles sociaux est particulièrement frappante dans le contexte actuel, et le film soulève des questions légitimes sur la façon dont les attentes sociales façonnent nos vies et sur les moyens dont nous disposons pour nous y soustraire. Mais le traitement de ces thèmes manque de subtilité: le scénario les énonce plus qu’il ne les incarne, et certaines scènes finissent par expliquer ce qu’elles auraient dû simplement montrer.

L’arrière-plan turc du film, ses codes familiaux, ses hiérarchies domestiques, sa manière de filmer la vie de quartier, donne à Oh Belinda une texture que l’on ne retrouve pas dans les comédies fantastiques occidentales sur l’échange de corps ou d’identité. C’est sans doute la meilleure raison de s’y attarder, davantage que pour son intrigue, qui reste prévisible du début à la fin.

Oh Belinda reste un film à la fois sympathique et frustrant: assez inventif dans son point de départ pour donner envie d’y croire, assez inégal dans son exécution pour qu’on referme l’écran sans grand regret. La performance énergique d’Atagül, qui porte le film à bout de bras, mérite un scénario plus audacieux que celui qu’on lui a donné.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

Étiquettes: , , , , ,

Ajoutez-nous sur Google

Discussion

Il y a 0 commentaire.