Musique

Mylène Farmer parie que Rêver 30 peut étendre une discographie du refus

Alice Lange

Rêver 30 est un single de quatre titres signé Mylène Farmer, l’artiste française dont la carrière s’est construite autant sur ce qu’elle retient que sur ce qu’elle dévoile. Le titre se traduit par « to dream » — un cadre qui, venant d’une artiste de son envergure, signale quelque chose de plus délibéré que la simple nostalgie.

La pop française ne produit pas beaucoup de carrières comme celle de Farmer : longue, maîtrisée et systématiquement réfractaire à la machine promotionnelle qui consume la plupart des artistes contemporains. Elle n’a accordé presque aucune grande interview au fil des ans, n’a laissé aucun label diriger son esthétique et a maintenu sa présence publique à un volume qui est l’exact opposé de la saturation sur les réseaux sociaux que ses pairs ont normalisée. Le format quatre titres de Rêver 30 s’inscrit dans cette logique. Il offre à l’auditeur plus qu’une simple déclaration, mais rien qui ne s’explique de lui-même.

Le « 30 » dans le titre soulève une question immédiate, et Farmer, comme à son habitude, n’y répond pas à l’avance. Qu’il fasse référence à un anniversaire spécifique d’un titre de son catalogue, à un nombre de rêves, ou simplement à un chiffre qu’elle a jugé artistiquement nécessaire, le référent reste ouvert. Elle n’a jamais eu intérêt à rendre ses références faciles à suivre, et la structure du titre — un verbe suivi d’un chiffre, sans autre contexte — est le genre d’énigme sur lequel elle a bâti sa carrière.

Cette insaisissabilité est à la fois la plus grande force de Farmer et, ici, sa limite la plus visible. Une artiste qui fonctionne par mythologie est mal servie par un monde qui traite la musique via des tableaux de bord de streaming et des algorithmes de playlist. Rêver 30 arrive sans disponibilité sur Spotify, ce qui signifie que son premier public sera celui qui le cherche déjà, et non le public qui découvre la musique par hasard. La question de savoir si ce public est assez large pour soutenir la conversation qu’elle semble ouvrir sera tranchée par les premières semaines.

Son influence sur la pop française opère par un canal différent de celui de la plupart des artistes. Elle ne crée pas tant des tendances qu’elle ne montre ce qu’une artiste de langue française peut incarner : la mise en scène théâtrale, la présentation de soi mythologique, l’insistance sur le fait que le français peut être la langue d’une carrière dotée d’une véritable portée internationale. Rêver 30 prolonge cette position plutôt que de la réviser.

Rêver 30 est disponible dès maintenant en single quatre titres.

La question que Farmer a posée à chaque sortie est la même : est-ce que créer lentement, selon ses propres conditions, dans une langue que l’appareil pop mondial ne privilégie pas, suffit ? Rêver 30 dit qu’elle pense toujours que oui.

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