Cinéma

*Une zone à défendre* : l’identité d’un policier infiltré se fissure dans une histoire d’amour écologiste

Molly Se-kyung
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Le premier plan d’Une zone à défendre s’attarde sur Greg, le personnage de François Civil, dont le regard balaie une clairière comme celui d’un homme qui sait qu’il n’est pas à sa place. Une entrée en matière bien trouvée : le film de Romain Cogitore s’intéresse moins aux frissons de l’infiltration qu’à l’effritement silencieux de l’identité. Greg, lieutenant de police infiltré parmi des militants écologistes, tombe amoureux de Myriam (Lyna Khoudri), ardente défenseuse d’une forêt promise à la destruction. Ce qui s’ensuit n’est pas seulement un thriller d’espionnage ou une romance : c’est une étude au long cours des compromis moraux.

Cogitore et ses coscénaristes, Thomas Bidegain et Catherine Paillé, ancrent le film dans des tensions bien réelles, en s’inspirant d’un scandale où des policiers infiltrés avaient noué de véritables liens avec des militants. Le scénario évite les polémiques appuyées et laisse plutôt le conflit couver à travers de petits détails : l’hésitation de Greg lorsque Myriam parle d’action directe, sa façon de tressaillir au son des sirènes. Civil livre une interprétation toute en inquiétude contenue ; son Greg est un homme perpétuellement tiraillé entre le devoir et le désir. Khoudri lui répond avec la même intensité : Myriam se bat non seulement pour la forêt, mais pour l’avenir lui-même.

La grande réussite du film tient à sa capacité à concilier les codes du genre et une véritable intensité émotionnelle. Les ressorts du thriller — images de surveillance, confrontations tendues — sont bien maîtrisés, mais c’est le cœur mélodramatique du récit qui reste en mémoire. Une scène où Greg regarde Myriam bercer leur fils en bas âge, le visage figé par un désir contrarié, bouleverse précisément parce qu’elle refuse toute résolution facile. La mise en scène de Cogitore, à la fois sobre et évocatrice, s’appuie sur la lumière naturelle et une caméra portée pour souligner la rugosité du film.

Pourtant, Une zone à défendre trébuche sur son rythme. Avec ses 135 minutes, le film se montre parfois excessivement délibéré, notamment dans son deuxième acte. L’intrigue amoureuse, convaincante, prend à l’occasion le pas sur les enjeux politiques, au détriment d’un passé militant écologiste qui reste trop peu développé. Les seconds rôles, malgré l’engagement de leurs interprètes, donnent souvent l’impression de faire de la figuration plutôt que d’être des personnages pleinement construits.

L’ambition de Cogitore est claire : faire se rencontrer urgence politique et drame intime. Mais le refus du film de prendre parti — l’ambiguïté morale de Greg est captivante, tout en laissant le spectateur désorienté — dilue son propos. Le dernier acte cherche à livrer une réflexion ample sur le prix de la trahison, mais son exécution paraît précipitée et affaiblit l’émotion attendue.

Les thèmes du film sont d’actualité et font écho aux tensions croissantes entre activisme environnemental et autorité de l’État. Toutefois, Une zone à défendre ne s’engage jamais vraiment dans une exploration approfondie de ces questions. Le mouvement écologiste est présenté avec sympathie, mais le film évite de s’attarder sur la complexité de ses méthodes ou sur les implications plus larges de son combat. Le conflit intérieur de Greg est prenant, mais son évolution manque de ces brusques virages qui la rendraient véritablement palpitante.

Les rapprochements avec des films comme The Spy Who Came In from the Cold ou Tinker Tailor Soldier Spy sont inévitables, mais Une zone à défendre n’a pas la finesse acérée du commentaire politique de ces classiques. Le film mise plutôt beaucoup sur la romance qui, malgré des interprétations convaincantes, semble parfois en décalage avec les ressorts du thriller. Le cœur est à la bonne place, mais l’ensemble manque d’homogénéité.

Les amateurs de drames à combustion lente teintés de politique trouveront dans Une zone à défendre un film prenant. L’alchimie entre Civil et Khoudri est palpable, et leurs interprétations donnent au récit son ancrage. En revanche, ceux qui espèrent un thriller à l’intrigue solidement construite ou une plongée approfondie dans l’activisme écologiste risquent d’être déçus.

Au bout du compte, Une zone à défendre pose des questions difficiles sans toujours apporter de réponses satisfaisantes. Cette exploration poignante de l’amour et du devoir s’enlise toutefois dans son propre rythme délibéré. Les forces du film résident dans ses interprétations et dans sa volonté d’aborder des thèmes complexes, mais ses problèmes de rythme et de structure l’empêchent d’atteindre les sommets.

La musique du film est un autre de ses atouts : elle mêle tension atmosphérique et instants de calme introspectif, en écho aux temps forts émotionnels du récit. Elle souligne le conflit intérieur de Greg et Myriam et donne encore plus d’épaisseur à leurs interprétations, déjà convaincantes. Mais même la bande originale ne suffit pas à compenser pleinement les problèmes de rythme du film.

La mise en scène de Cogitore est cohérente, mais elle n’a pas l’audace de certaines de ses œuvres précédentes, comme Nos Résistances. La photographie, visuellement saisissante, semble parfois trop distante et ne saisit pas toujours les occasions d’entraîner le spectateur au cœur de l’émotion. La caméra portée, efficace pour créer une impression d’immédiateté, peut aussi se faire intrusive par moments.

Les dialogues constituent un autre point fort du film. Les échanges entre Greg et Myriam sont chargés de tension et de sentiments inexprimés, qui mettent en lumière la complexité de leur relation. Certaines répliques des personnages secondaires semblent toutefois insuffisamment travaillées, les réduisant à un bruit de fond dans le récit.

Une zone à défendre a été présenté en première mondiale au festival Francia está en pantalla, à Madrid, en Espagne, le 8 juin 2023, avant une séance spéciale au Festival du film de Cabourg le 17 juin 2023. Le film est sorti en France et dans le reste du monde sur Disney+ le 7 juillet 2023. Il s’agit du premier film français original de Disney+.

Le choix de François Civil et Lyna Khoudri était stratégique, compte tenu de leur précédente collaboration sur des projets comme The Three Musketeers: D’Artagnan. Leur alchimie à l’écran est indéniable et rend crédible le cœur émotionnel du film. La distribution secondaire, bien que compétente, ne laisse toutefois pas un souvenir impérissable.

La production du film a été assurée par Chi-Fou-Mi Productions, connue pour son travail sur d’autres films salués par la critique. Le soin apporté aux décors et aux costumes est manifeste, en particulier dans la représentation de la communauté militante écologiste. Certains effets pratiques et effets numériques employés dans les scènes d’action paraissent cependant datés et nuisent à l’expérience de visionnage.

Du point de vue des genres, Une zone à défendre navigue entre drame, romance et thriller. Le mélange fonctionne, mais le film peine parfois à trouver une identité claire. En voulant parler à tous les publics, il finit par étirer son récit jusqu’à le rendre trop ténu.

Pour celles et ceux qui apprécient les personnages complexes et les récits moralement ambigus, Une zone à défendre est à voir. En revanche, les spectateurs en quête d’un thriller sans détours ou d’une pure romance risquent de trouver frustrants le rythme et les problèmes de structure du film.

En conclusion, Une zone à défendre pose des questions importantes sans toujours apporter de réponses satisfaisantes. Ses forces résident dans ses interprétations et dans sa volonté d’aborder des thèmes complexes, mais ses problèmes de rythme et de structure l’empêchent d’atteindre les sommets.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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