Cinéma

The Son : un portrait sans concession d’un cinéaste complexe

Molly Se-kyung
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Le premier plan du documentaire d’Игорь Садреев (Igor Sadreev), « The Son » (2023), s’attarde sur une photographie encadrée de Никита Михалков (Nikita Mikhalkov), légendaire cinéaste et acteur russe. L’image, simple mais saisissante, nous place face au regard de Михалков, qui semble nous mettre au défi de découvrir qui il était au-delà de son personnage public. Le film n’a pas l’intention de ménager son sujet. Il promet plutôt un regard « impartial » sur l’un des réalisateurs les plus célèbres de Russie, en racontant son histoire à travers les voix d’autres personnes — principalement celles de Садреев et d’Андрей Плахов (Andrey Plakhov) — et en s’appuyant sur des images d’archives de Михалков et de son père, Сергей.

« The Son » se présente comme une succession d’entretiens entrecoupés d’extraits des films et des apparitions télévisées de Михалков. Le documentaire s’écarte du format traditionnel des témoignages face caméra : il laisse ses intervenants s’exprimer longuement, souvent sans montage, ce qui lui confère une impression d’authenticité. Садреев et Плахов nous guident d’une voix posée et mesurée, retraçant le parcours de Михалков, de ses débuts à Moscou jusqu’à son ascension comme cinéaste et acteur.

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Les passages les plus captivants du film sont consacrés aux années de formation de Михалков. L’un des moments les plus prenants survient lorsque Садреев évoque la relation de Михалков avec Михаил Ромм (Mikhail Romm), son mentor à l’Institut national de la cinématographie Guerassimov. On découvre dans les images d’archives un jeune Михалков débattant de théorie du cinéma, sa passion intacte jusque dans ce noir et blanc granuleux : la séquence est électrisante. C’est là que « The Son » est le plus lumineux, offrant le portrait nuancé d’un artiste aux prises avec son art.

La mise en scène de Садреев est sobre, mais efficace : il laisse les personnes interrogées parler sans intervenir à l’excès. Le rythme, délibérément posé, convient bien au début du film, mais finit par le desservir dans les dernières parties. Le documentaire semble parfois s’égarer, en particulier lorsqu’il se penche sur les activités politiques de Михалков et ses relations avec d’autres réalisateurs de l’époque soviétique. Ces sujets sont indéniablement pertinents, mais ils n’ont pas l’élan narratif des séquences précédentes.

L’un des grands atouts du documentaire réside dans son recours aux images d’archives. Des extraits de films de Михалков, comme « Burnt by the Sun » (1994) et « The Barber of Siberia » (1998), ponctuent le récit et apportent un contrepoint visuel aux entretiens. Le film donne aussi à voir de rares images de coulisses, qui offrent un aperçu à la fois éclairant et captivant du processus créatif de Михалков.

Le documentaire perd toutefois pied lorsqu’il tente d’aborder la fin de carrière de Михалков et son image publique controversée. Il s’appuie alors largement sur les archives. Les extraits d’entretiens et de discours sont intéressants, mais n’ont pas la profondeur des témoignages personnels qui enrichissent les premières parties. Les voix critiques font nettement défaut : aucun avis discordant ni analyse approfondie des positions politiques de Михалков, qui ont souvent divisé. Le film donne ainsi une impression d’inachèvement, comme s’il évitait les conflits mêmes qui rendent son sujet si fascinant.

Les interventions se limitent à des témoignages face caméra, mais Садреев et Плахов apportent une vraie sincérité à leur rôle de narrateurs. Leur enthousiasme pour l’œuvre de Михалков est palpable, y compris lorsqu’ils le critiquent. Les images d’archives de Никита et Сергей Михалков ajoutent une intimité qu’il serait difficile de retrouver dans de seuls entretiens contemporains. L’absence d’autres figures importantes de la vie de Михалков — collaborateurs ou contemporains, par exemple — est cependant une occasion manquée. Leurs points de vue auraient apporté au récit un contexte et une profondeur précieux.

L’originalité du film est à la fois sa force et sa faiblesse. En choisissant de se passer de la voix de Михалков, Садреев tente une approche différente : une biographie vue de l’extérieur. Mais ce parti pris prive aussi le film de cette intériorité qui rend si passionnants les documentaires consacrés aux artistes. Du point de vue du genre, « The Son » s’inscrit sans difficulté dans la tradition des biographies de cinéastes, même s’il n’a pas l’audace cinématographique de réussites récentes comme Tár ou The Eternal Daughter.

C’est dans l’exploration des influences artistiques et des débuts de Михалков que « The Son » excelle véritablement. Le film situe remarquablement son œuvre dans le paysage plus vaste du cinéma russe et met en lumière la manière dont il a, tout à la fois, hérité des traditions de ses prédécesseurs et rompu avec elles. Il peine toutefois à construire un récit cohérent sur les dernières années de Михалков, laissant le spectateur avec davantage de questions que de réponses.

Le documentaire s’adresse clairement aux cinéphiles et aux étudiants en cinéma russe, mais son sujet traité sous un angle étroit risque de limiter son attrait auprès d’un public plus large. Ceux qui ne connaissent ni l’œuvre de Михалков ni le contexte politique de sa carrière pourraient se perdre dans le réseau dense de références et d’allusions du film.

Comparé à d’autres documentaires récents consacrés à des cinéastes, « The Son » n’atteint pas l’intensité émotionnelle de films comme Tár (2022) ou The Eternal Daughter (2023). Ces œuvres mêlent images d’archives, entretiens et reconstitutions dramatiques pour composer un portrait riche et immersif de leurs sujets. « The Son », lui, repose largement sur les interviews et les archives, sans apporter beaucoup d’éléments nouveaux ni de regard inédit.

L’une des omissions les plus flagrantes du film est son incapacité à aborder de manière substantielle les activités politiques de Михалков. Le documentaire évoque brièvement son engagement dans diverses causes politiques, mais ne s’attarde jamais sur les controverses qui l’ont accompagné tout au long de sa carrière. C’est un manque important, car les prises de position politiques de Михалков lui ont valu aussi bien de l’admiration que des critiques.

Autre occasion manquée : le film n’explore guère la vie privée de Михалков. Садреев et Плахов parlent de ses relations avec d’autres cinéastes et de sa famille, mais n’abordent pas les aspects plus intimes de son existence, comme ses mariages, ses enfants ou ses loisirs en dehors du cinéma. Ces éléments auraient pu apporter une précieuse profondeur au portrait brossé par « The Son ».

Au bout du compte, « The Son » est un documentaire fascinant, mais inégal. Il réussit son exploration des débuts de carrière et des influences artistiques de Михалков, mais peine à rendre compte de la complexité de ses dernières années. Malgré son efficacité sous certains aspects, le recours aux entretiens et aux archives laisse finalement le spectateur sur sa faim.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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