Cinéma

Raw, le premier choc de Julia Ducournau, a redéfini le body horror à la française

Garance Marillier et Ella Rumpf dans un récit d'initiation féroce, présenté à la Semaine de la critique en 2016.
Martha O'Hara
Ajoutez-nous sur Google

Raw s’ouvre sur une idée simple, presque cruelle : Justine, végétarienne stricte, arrive pour sa première semaine dans une école vétérinaire et découvre un monde décadent, impitoyable et dangereusement séduisant. Pour s’y faire une place, elle renie ses principes et mange de la viande crue pour la première fois. Julia Ducournau signe là son premier long-métrage, et elle ne fait pas dans la demi-mesure. Ce qui l’intéresse, c’est ce qui suit : les conséquences, terribles et inattendues, d’un geste de conformisme.

Le film oscille entre l’horreur et le drame, et la couture ne se voit presque jamais. L’horreur du corps sert un récit sur l’identité. Ce que Justine avale la change, mais il révèle surtout quelque chose qui était déjà là, tapi sous l’obéissance. C’est la clé de tout le film, et c’est ce qui empêche les scènes les plus dures de sembler gratuites. Ducournau ne filme pas le sang comme un effet de choc. Elle le traite comme une perte de contrôle, avec un sérieux qui oblige à regarder en face même ce qui répugne.

YouTube video

L’école vétérinaire forme un écosystème à part, avec ses hiérarchies, ses rites d’intégration et sa pression constante pour appartenir au groupe. Chaque geste y est surveillé, chaque refus se paie. Que Justine finisse par céder était prévisible. Ce qui l’est moins, c’est la retenue du film à son égard : il ne la punit pas. Son désir nouveau est dérangeant, mais il n’est jamais présenté comme le châtiment d’une jeune femme qui aurait trahi ses valeurs. Il pose plutôt une question ouverte, celle de la part de soi qu’on choisit et de la part qu’on découvre.

La distribution porte l’ensemble. Garance Marillier compose une Justine d’abord effacée, puis gagnée par une agitation physique qu’aucun dialogue n’explique ; tout passe par le corps, par le regard, par la façon d’occuper l’espace. Ella Rumpf, en Alexia, apporte une présence imprévisible qui tranche avec la prudence de sa partenaire, et leurs scènes communes sont les plus électriques du film. Rabah Nait Oufella, dans le rôle d’Adrien, offre un contrepoint plus posé. Laurent Lucas et Joana Preiss, en père et mère, ainsi que Bouli Lanners, dans un bref rôle de routier, complètent un ensemble où rien ne sonne creux.

Tout n’est pas aussi juste. Le film est meilleur quand il laisse l’ambiguïté respirer que lorsqu’il s’appuie sur l’effet. Dans sa dernière partie, il perd un peu du tranchant de ses débuts, et l’on sent Ducournau hésiter entre provoquer et émouvoir. Cette hésitation ne ruine pas l’ensemble, mais elle l’empêche d’atteindre la force que laissait espérer sa première moitié.

Raw n’a d’ailleurs pas été conçu pour plaire. Certaines séquences demandent un estomac solide, et le film le sait : il ne s’excuse pas, ne souligne pas le dégoût à gros traits. C’est cette sobriété qui rend les moments extrêmes plus troublants encore. Qui attend un simple frisson de fête foraine trouvera quelque chose de plus lent et de plus gênant, un film qui reste en tête une fois la salle rallumée.

L’accueil a suivi. Raw a reçu le prix FIPRESCI de la critique internationale à la Semaine de la critique du Festival de Cannes en 2016, et Ducournau a remporté la Palme d’or en 2021 avec Titane. Revu après coup, ce premier film montre déjà une cinéaste pour qui l’horreur est une façon de penser le corps, le désir et l’appartenance à un groupe.

Raw a ses défauts, surtout un dénouement qui reste à mi-chemin. Mais il laisse une image gênante et une question plus gênante encore : que serions-nous prêts à faire pour nous fondre dans la masse, et quel appétit découvririons-nous au passage ? On se reconnaît un peu dans Justine, et c’est précisément ce qui dérange.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

Étiquettes: , , , , ,

Ajoutez-nous sur Google

Discussion

Il y a 0 commentaire.