Cinéma

Anora : une Cendrillon âpre, portée par une alchimie électrique

Martin Cid
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Dès la scène d’ouverture, Sean Baker fait de Anora un maître d’œuvre du contraste : Ani, incarnée avec un charisme électrique par Mikey Madison, arpente une scène éclairée au néon lors de son numéro de lap dance, tandis que les basses battent comme un cœur. La caméra s’attarde sur son pas assuré et montre comment elle occupe l’espace, même si les regards insistants des clients pèsent sur elle. Cette scène donne le ton de cette Cendrillon loufoque, un film qui mêle âpreté et glamour avec une aisance remarquable.

Connu pour ses drames réalistes centrés sur les personnages, comme The Florida Project et Tangerine, Baker fait ici un virage marqué vers la comédie romantique, sans que Anora semble pour autant sortir de son registre. La force du film tient à sa capacité à faire cohabiter l’absurde et l’authentique. La prestation de Madison se distingue particulièrement : elle ancre les situations les plus extravagantes dans une vulnérabilité et une ténacité palpables. Ani est un personnage complexe, partagé entre résilience et désir, une femme qui a appris à avancer selon ses propres règles, sans renoncer à voir plus grand.

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L’alchimie entre Madison et Марк Эйдельштейн (Mark Eydelshteyn), qui joue Ivan, est électrique ; leur romance fulgurante oscille entre le pur romanesque et le surréalisme. Leur première rencontre, lors d’une soirée du réveillon du Nouvel An, est un tourbillon de paillettes et de champagne. La caméra passe de l’un à l’autre tandis qu’ils échangent un regard à travers une salle bondée. Baker restitue l’énergie fébrile des premiers émois avec une immédiateté saisissante, si bien que leur mariage impulsif à Las Vegas paraît à la fois exaltant et inéluctable.

Les seconds rôles apportent une bonne dose de comédie noire et empêchent le film de verser dans le mélodrame. Юра Борисов (Yura Borisov), dans le rôle d’Igor, et Karren Karagulian, qui interprète Toros, se démarquent tout particulièrement : leur jeu de gros bras est teinté d’un humour pince-sans-rire qui contraste vivement avec les thèmes plus graves du film. Les tensions entre Ani et la famille d’oligarques d’Ivan offrent à Baker un terrain idéal pour son commentaire social caractéristique : il livre une critique acerbe de la richesse et des rapports de pouvoir sans sacrifier la dimension comique du film.

Anora n’est toutefois pas exempt de faux pas. Le rythme s’essouffle légèrement dans le deuxième acte, lorsque le récit jongle avec plusieurs intrigues secondaires autour des amis et de la famille d’Ivan. Si ces fils narratifs étoffent l’univers que construit Baker, ils détournent parfois l’attention de l’histoire d’amour centrale. Par ailleurs, certains thèmes plus sombres — notamment ceux liés au passé d’Ani dans le travail du sexe — sont traités avec plus de légèreté qu’on pourrait s’y attendre. La scène où Toros propose 10 000 dollars à Ani pour obtenir l’annulation du mariage est tendue, mais aurait pu approfondir davantage le poids émotionnel d’une telle transaction.

Cela dit, Anora est un film d’une grande beauté visuelle. Par son travail sur les couleurs et la lumière, Baker fait de New York un personnage à part entière. Les néons de Brighton Beach tranchent avec les intérieurs fastueux du manoir d’Ivan et mettent en évidence le fossé entre le monde d’Ani et celui dans lequel elle vient de pénétrer. La bande originale, qui mêle musique folklorique russe et rythmes contemporains, donne aux scènes clés une impulsion d’une grande précision. La séquence de Las Vegas, en particulier, sort du lot : ses néons et son énergie chaotique font écho à la romance imprudente d’Ani et d’Ivan.

Les thèmes du film sont riches et multiples. Au fond, Anora parle de capacité d’agir et d’autonomie, et explore la manière dont les femmes évoluent dans des systèmes fondés sur le pouvoir et les privilèges. Le parcours d’Ani est une quête de soi : elle se débat avec les attentes que la société et les hommes de sa vie font peser sur elle. Le film s’attarde aussi sur les complexités de l’amour et des classes sociales, et interroge la possibilité d’une relation authentique dans un monde où la richesse et le statut dictent souvent les règles.

Les comparaisons avec les précédents films de Baker sont inévitables, mais Anora affirme une identité qui lui est propre. Le film retrouve l’attention du réalisateur pour les personnages marginalisés et son talent pour déceler la beauté dans le quotidien, tout en s’aventurant sur un terrain nouveau avec son mélange de romance et de comédie. Il témoigne de la polyvalence de Baker et prouve qu’il peut s’attaquer à des genres très différents sans renoncer à sa voix singulière.

Anora ose être à la fois émouvant et hilarant : un film rare qui maintient avec élégance son équilibre entre les tonalités. C’est une déclaration d’amour aux laissés-pour-compte, une célébration de la résilience et une critique acerbe des systèmes qui cherchent à nous contrôler.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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