Analyse

Le portable a quitté la salle de classe. Les notes n’ont pas bougé

Molly Se-kyung

L’examen contrôlé le plus large mené à ce jour aux États-Unis sur l’interdiction du portable en classe — environ 4 600 établissements — confirme que la politique fait ce pour quoi elle a été conçue. Dans les écoles qui appliquent une interdiction du début à la fin de la journée, les enseignants signalent que l’usage du téléphone en classe est passé de 61 % à 13 % en trois ans. Trente-sept États et le District de Columbia exigent désormais une forme d’interdiction. Le district scolaire de Los Angeles s’apprête à l’étendre cet automne aux ordinateurs portables et aux tablettes. Ce taux de conformité, le mouvement n’aurait pas osé l’inscrire dans ses premiers tracts.

Ce que les mêmes données ne donneront pas au mouvement, c’est le récit de la performance. Les notes n’ont pas bougé. Les chiffres du harcèlement n’ont pas bougé. L’attention auto-déclarée n’a pas bougé. L’assiduité reste plate. Le camp favorable dira que la courbe dose-réponse n’a pas eu le temps de se manifester ; le camp sceptique traitera le résultat nul comme la preuve que tout cela n’était qu’une panique morale en blouse pédagogique. Les deux lectures passent à côté de ce qui est réellement là. Les interdictions ont marché. Les indicateurs censés les valider n’avaient rien à voir avec ce qu’elles livraient en réalité.

N’importe quel parent dont l’enfant est scolarisé dans un établissement qui a interdit le téléphone connaît la texture du changement sans avoir besoin d’une étude. La cantine est plus bruyante. Le couloir ressemble moins à une rangée de petits cinémas privés. Des adolescents qui auraient passé leur récréation le nez dans la main se parlent, ou se regardent au moins, ce qui est la première moitié de se parler. Dire que rien ne s’est amélioré dépend de ce que l’on attendait de l’école. Si l’attente était de meilleures notes, les données ont raison et l’interdiction est sans objet. Si l’attente était autre chose, les données sont sans objet et l’interdiction est une petite victoire.

L’argumentaire américain pour restreindre le portable en classe a été construit, délibérément, sur des indicateurs qui rendaient la politique lisible pour des élus. La thèse de Jonathan Haidt dans La Génération anxieuse a relié l’anxiété produite par le téléphone à la performance scolaire, en partie parce que la performance scolaire est la langue que la politique éducative comprend. Les législateurs d’État ont rédigé leurs textes dans le même vocabulaire ; ils n’auraient pas bougé si le seul argument disponible avait été que les adolescents passaient moins de temps ensemble. Les adultes rédigent des lois comme les adultes rédigent des lois, c’est-à-dire dans des chiffres qui s’affichent sur des tableaux de bord.

L’ennui de ce cadrage, c’est que les notes étaient déjà en train de bouger dans la mauvaise direction pour des raisons étrangères au téléphone. La perte d’apprentissage de la pandémie n’a pas été entièrement rattrapée. La pénurie d’enseignants persiste. Les guerres curriculaires ont consommé du temps. L’enseignement des mathématiques s’érode lentement dans une grande partie de l’OCDE. Demander à l’interdiction du portable de relever ces indicateurs, c’est demander à une variable de faire le travail de douze.

Mais c’est aussi lui demander de livrer ce qui n’était pas vraiment son objet. L’adolescente qui pose son téléphone sur le bureau du professeur au début de la journée n’entre pas dans un régime d’effort scolaire intensifié. Elle entre dans un régime de disponibilité attentionnelle et sociale retrouvée. Le changement se voit dans la texture sociale du bâtiment, pas dans les notes d’algèbre, parce que l’algèbre n’a jamais été le sujet. Le sujet, c’était le bâtiment.

Dire cela à voix haute est devenu inconfortable. La tradition d’enquête éducative héritée du rapport Coleman s’est employée à affirmer que l’école est une institution de transmission des connaissances dont la qualité se mesure. Cette tradition a de bonnes raisons politiques. Le financement scolaire suit les notes. La reddition de comptes vit des notes. Ce que ni la République française ni l’école américaine n’aiment dire, c’est que, pour la plupart des élèves la plupart du temps, l’école est une institution sociale structurée dont la production académique est un sous-produit du simple fait de réunir quelques centaines d’enfants sous le même toit pendant leurs heures éveillées. L’interdiction du portable est l’une des rares politiques qui retire le sous-produit de l’équation pour travailler sur le bâtiment lui-même.

Une objection sérieuse à cette lecture mérite d’être posée dans sa version la plus forte. L’objection est que qualifier l’école d’institution sociale est déjà une dérobade — que l’échec véritable de l’interdiction est d’être sentimental à l’égard de l’adolescent analogique. La thèse sceptique, défendue par des auteurs qui ont regardé de près l’usage du téléphone et l’apprentissage, est la suivante. Le téléphone n’est pas un corps étranger dans l’adolescence contemporaine ; c’est la manière dont une génération entière apprend à lire, écrire, s’organiser et se trouver. Interdire l’appareil qui fait l’essentiel de ce travail puis demander si quelque chose s’est amélioré, c’est poser une fausse question. La réponse honnête est qu’on a retiré quelque chose sans rien mettre à la place. L’élève de 2026 a toujours besoin d’une littératie numérique, de gérer un flux de notifications, d’apprendre à être joignable sans être capturé. L’interdiction n’enseigne rien de cela. Elle reporte la leçon. Le zéro empirique du nouvel examen n’est pas une métrique confuse ; il est l’absence de l’intervention qui ferait, elle, le travail difficile.

L’argument adverse a raison sur un point et tort sur le reste. Il a raison sur le fait que l’interdiction n’est pas, à elle seule, un programme de littératie numérique. Les enfants qui sortent d’un collège sans portable entrent dans un monde adulte qui fonctionne au portable, et la cause de leur apprendre à le maîtriser — par programme, pas par abstinence — reste réelle et entière. Les interdictions ne comblent pas ce vide, et personne de sérieux n’a soutenu le contraire.

Là où l’objection casse, c’est dans l’hypothèse que le retrait n’a rien produit. Le retrait a produit la seule chose qu’une école, institutionnellement, peut produire : il a dégagé le canal. Dégager le canal, c’est insister sur le fait que la journée scolaire est une catégorie de temps distincte du temps qui l’entoure. La même insistance est celle que les expériences de semaine de quatre jours essaient d’imposer aux heures hors travail. L’essai de Boston College sur la semaine de quatre jours, le plus large à ce jour, n’a pas trouvé que la productivité bondissait grâce au jour manquant. Il a trouvé que les salariés réorganisaient leur vie parce que ce jour manquant leur disait à quoi servait la semaine. L’école fait l’analogue avec le téléphone, heure après heure. Elle ne relève pas le plafond de réussite. Elle réaffirme la catégorie.

C’est l’implication impopulaire. Si l’interdiction a marché, et qu’elle a marché sur le terrain social et attentionnel plutôt qu’académique, alors le débat de politique publique doit changer de langue. La prochaine décennie de politique téléphonique à l’école ne peut plus promettre des résultats de performance qu’elle n’est pas en mesure de prouver. Elle doit défendre le temps lui-même — le droit d’un adolescent à quatre ou six heures par jour où il n’est ni localisable, ni notifiable, ni visible pour son réseau. Le droit à ne pas être joignable. Voilà le vrai produit. Voilà ce qu’achètent les parents qui soutiennent les interdictions.

C’est aussi ce que ces parents hésitent à dire en public, parce que l’argument paraît mou devant une commission budgétaire. Les arguments mous, comme on dit, ne survivent pas au contact des lignes de crédit. Les interdictions ont donc été vendues comme des leviers de performance, et c’est désormais le récit de la performance qui va servir à les démonter. La leçon des données n’est pas que les téléphones en classe étaient anodins. La leçon est que l’école est devenue, irréductiblement, le dernier bâtiment où la plupart des adolescents passent du temps sérieux et non médié. Le téléphone n’est pas un auxiliaire pédagogique qui a dérapé. C’est le moyen par lequel le reste du monde continue de les atteindre. L’interdiction, c’est la porte qui se ferme.

La lecture la plus simple de la nouvelle étude est que l’interdiction est un succès partiel qui ne peut pas apparaître sur la mauvaise toise. La lecture plus dure est que l’école a cessé d’être une institution dont le produit peut se mesurer en performance, à supposer qu’elle l’ait jamais été. Ce que les interdictions livrent, ce n’est pas un chiffre plus élevé. C’est un intervalle de vie où l’appareil n’est pas la troisième présence dans la pièce. C’était autrefois la condition par défaut d’une enfance. C’est aujourd’hui une politique publique. La politique est juste. La toise est fausse. La prochaine réforme que quelqu’un voudra défendre devra commencer par dire ce qu’il faudrait mesurer à la place.

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