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At the Moment : des histoires d’amour brutes sur la pandémie, ancrées dans un réalisme discret

Alice Lange
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La lueur néon de l’enseigne d’une supérette vacille sur le visage de Hsu Pei-ming, qui fixe l’écran de son téléphone, le pouce suspendu au-dessus d’un contact. Cette hésitation numérique, saisie dans un gros plan net et intimiste, ouvre At the Moment, la série d’anthologie Netflix de Du Zheng-zhe et Lien Yi-chi consacrée aux histoires d’amour pendant la pandémie. L’image résume parfaitement la tension centrale de la série : le va-et-vient entre le désir de lien humain et l’isolement moderne.

Sur fond de rues de Taipei balayées par la pluie et d’appartements plongés dans la pénombre, At the Moment déroule dix histoires distinctes, mais reliées entre elles, de passion et de chagrin. Chaque épisode forme un récit autonome, tandis que leur ensemble compose une mosaïque de résilience au cœur d’une crise mondiale. La force de la série tient à la précision de son ancrage, géographique comme émotionnel. À la différence des grandes fictions sur la pandémie qui versent dans le mélodrame — on pense à l’intrigue autour du COVID dans The Flight Attendant —, At the Moment s’attache à un réalisme feutré, souvent douloureux.

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Le segment le plus marquant, « The Moment », réalisé par Lien Yi-chi, suit Chang Wei-hsi, incarnée par Dee Hsu, musicienne en difficulté dont la carrière s’effondre lorsque sa maison de disques se tourne vers les tendances virales. Le format du faux documentaire permet une satire mordante — notamment lors de cette scène sidérante où les cheveux de Wei-hsi tombent en pleine performance —, mais le rythme laisse à désirer : l’épisode expédie des moments de tension émotionnelle qui auraient mérité d’être approfondis. Hsu livre une prestation remarquable, surtout lorsque la vulnérabilité de son personnage se heurte aux pressions du secteur. Les meilleurs passages sont ceux qui embrassent l’absurdité de la machine pop, dans une critique de l’exploitation des célébrités qui rappelle The Moment (2026) de Charli XCX.

Vivian Sung Yun-hua livre une interprétation parmi les meilleures de sa carrière dans le rôle d’une patiente atteinte d’un cancer, confrontée à l’amour et à la mortalité. Dans l’épisode « Love in the Time of Cholera », son intensité retenue transforme des répliques ordinaires en quelque chose d’une poésie déchirante. Une scène ressort particulièrement : son personnage, assis sur le balcon d’un hôpital, lit une lettre de Pei-ming tandis que la pluie crépite contre la vitre. Les expressions subtiles de Sung Yun-hua disent beaucoup du deuil, de l’espoir et de la fragilité des liens humains.

L’originalité de la série tient aussi à son refus d’idéaliser la pandémie. Des inconnus masqués aperçus à travers des fenêtres striées de pluie, ou des personnages rivés à leur téléphone dans des appartements mal éclairés : ces images rendent avec justesse le sentiment de déconnexion propre à l’époque. La photographie privilégie souvent les cadrages serrés et la lumière naturelle, créant une intimité enveloppante. Certains épisodes peinent toutefois à trouver le bon ton, comme le pastiche de « The Greatest Showman », dont l’humour trop appuyé affaiblit la satire.

Austin Lin, dans le rôle de Hsu Pei-ming, livre une prestation convaincante, notamment lorsque son personnage est aux prises avec la culpabilité et le manque. L’alchimie avec Sung Yun-hua est palpable et donne à leurs échanges numériques une intensité comparable à celle d’une rencontre physique. À l’inverse, le rôle de Gingle Wang dans « The Algorithm of Love » manque de relief : son parcours se réduit à un cliché éculé sur les applications de rencontre et la solitude.

C’est dans son exploration des multiples formes de l’amour — romantique, familial, amical — et de la façon dont l’isolement met ces liens à l’épreuve que At the Moment excelle véritablement. L’épisode où Terrance Lau Chun-Him incarne Chen Chun-pin, un livreur qui noue une amitié inattendue avec une cliente âgée (Esther Liu), se distingue par sa chaleur et son authenticité. Leurs scènes communes comptent parmi les plus émouvantes de la série.

La structure en anthologie ouvre la voie aux réussites comme aux faux pas. Si des épisodes tels que « The Moment » et « Love in the Time of Cholera » prennent leur envol, d’autres semblent inégaux ou précipités. Les problèmes de rythme sont particulièrement sensibles dans les segments qui tentent de faire tenir trop d’intrigue dans un temps limité. Certaines histoires s’appuient en outre un peu trop sur des ressorts familiers, comme la rencontre fortuite ou le grand geste romantique, ce qui amoindrit leur portée émotionnelle.

At the Moment n’est pas exempte de défauts, mais mérite qu’on s’y attarde. En explorant sans détour les réalités chaotiques et souvent douloureuses de l’amour en temps de crise, la série se démarque dans un paysage déjà saturé de récits sur la pandémie. Elle s’adresse tout particulièrement aux spectateurs qui apprécient les drames centrés sur les personnages et privilégient la justesse émotionnelle au spectacle tapageur.

À l’heure où dominent les thrillers conçus pour être dévorés d’une traite et les échappées imaginaires, At the Moment propose quelque chose de plus rare : une réflexion profondément humaine sur les liens qui se nouent dans l’isolement.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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