Cinéma

The Abandoned : un thriller policier prenant, mais une critique sociale qui manque de profondeur

Veronica Loop
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Le premier plan de The Abandoned s’attarde sur la surface trouble d’une rivière, où flotte un cadavre, telle une sinistre ondulation. Ce thriller policier de Tseng Ying-ting noie son intrigue procédurale dans le traumatisme de son héroïne, l’officière de police Wu Jie (Ning Chang). Le film tisse une enquête autour de pratiques de travail abusives à Taïwan, mais peine à trouver l’équilibre entre commentaire social et investigation criminelle.

La force du film tient à sa tension atmosphérique et à l’interprétation à vif de Ning Chang. Dans le rôle de Wu Jie, l’actrice incarne une femme bouleversée et hantée, qui donne au récit son point d’ancrage. Le recours aux éclairages sombres et aux gros plans serrés accentue le malaise ; le moindre regard de Yu An-shun, dans la peau de Fan Chang-fu, semble chargé de menace.

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Sorti en 2023, The Abandoned se montre toutefois moins convaincant lorsqu’il tente de mener de front ses deux récits : l’enquête sur un meurtre et la critique sociale. Le rythme connaît des ratés, alternant entre le travail minutieux de la police et des retours en arrière qui brouillent la frontière entre le passé et le présent de Wu Jie. Ethan Juan apporte un soutien solide dans le rôle de Lin You-sheng, mais son personnage manque de relief et se réduit à un ressort scénaristique, au lieu de devenir un véritable allié. La critique des pratiques du travail à Taïwan est audacieuse, mais elle prend souvent le pas sur l’enquête, au point que le dénouement paraît précipité.

La mise en scène de Tseng Ying-ting se révèle assurée dans les moments de suspense, mais la structure du film souffre d’un manque de cohérence. Les changements de registre — drame, mystère, polar et thriller — provoquent de brusques ruptures de ton. Une scène marquante, où Wu Jie confronte un suspect dans une ruelle faiblement éclairée, est parcourue d’une tension palpable ; de tels moments sont cependant trop rares et trop espacés.

The Abandoned réunit des éléments intrigants qui ne composent pas tout à fait un ensemble satisfaisant. Les interprétations, celle de Ning Chang en particulier, sont assez prenantes pour retenir l’attention, mais la narration décousue et le rythme inégal brident le potentiel du film. Tseng Ying-ting sait manifestement créer des instants tendus et chargés d’atmosphère, mais son film donne finalement l’impression de voir deux histoires lutter pour coexister.

Les amateurs de drames criminels psychologiques centrés sur les traumatismes des personnages trouveront de beaux moments dans The Abandoned. En revanche, ceux qui recherchent une intrigue policière solidement construite ou une alliance harmonieuse entre commentaire social et codes du genre risquent d’être déçus. Le film aborde les pratiques du travail à Taïwan avec un propos opportun et pertinent, mais son traitement manque de nuances pour intégrer pleinement ce thème à l’enquête centrale sur le meurtre.

Comparé à d’autres thrillers policiers récents, The Abandoned n’atteint pas la cohésion de films comme Past Lives, qui parvient à conjuguer drame intime et enjeux de société plus vastes. The Killer de Fincher, par exemple, reste entièrement concentré sur le parcours de son protagoniste et évite les ruptures de ton qui plombent The Abandoned. Cela dit, le film de Tseng Ying-ting compte de véritables fulgurances, notamment dans sa façon d’utiliser la lumière et le son pour créer une atmosphère oppressante.

L’interprétation de Ning Chang est le principal atout du film. Son incarnation des tourments intérieurs de Wu Jie, tout en nuances et en intensité, fait de l’actrice l’un des éléments les plus mémorables de The Abandoned. Les seconds rôles, moins marquants, contribuent néanmoins à la tension générale. Lin You-sheng, interprété par Ethan Juan, apporte une présence solide, tandis que Fan Chang-fu, joué par Yu An-shun, dégage un danger latent qui maintient le spectateur sur le qui-vive.

La photographie mérite également d’être saluée pour sa capacité à installer une ambiance et à traduire les états d’esprit. Le jeu d’ombres et les cadrages serrés créent une sensation de claustrophobie qui renforce les moments de suspense. Le montage aurait toutefois gagné à s’appuyer sur une structure plus cohérente : les fréquents allers-retours entre passé et présent viennent parfois rompre le fil du récit.

The Abandoned n’est pas exempt de défauts, mais il possède suffisamment d’atouts pour mériter l’attention. Les interprétations, notamment celle de Ning Chang, sont solides, et la mise en scène de Tseng Ying-ting témoigne d’un vrai talent pour façonner des scènes tendues et atmosphériques. Le film peine à équilibrer efficacement ses deux récits, mais offre malgré tout une expérience gratifiante à qui accepte de s’investir dans ses thèmes et ses personnages.

Pour les spectateurs attirés par les drames policiers qui privilégient la profondeur psychologique et le commentaire social, The Abandoned vaut le détour. Ceux qui attendent une enquête minutieusement construite ou un mélange parfaitement fluide des genres risquent cependant de rester sur leur faim. En abordant les pratiques du travail à Taïwan, le film gagne en pertinence et se distingue des thrillers policiers plus conventionnels.

Au bout du compte, The Abandoned rassemble des éléments intrigants sans parvenir à les fondre en un ensemble satisfaisant. Ses points forts résident dans ses interprétations et sa mise en scène atmosphérique, mais sa structure narrative et son rythme finissent par le freiner.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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