Cinéma

Poor Things : une réinvention féministe de Frankenstein

Martin Cid
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L’ouverture en noir et blanc granuleux de Poor Things (2023) nous plonge dans un monde vu à travers des objectifs fish-eye et des judas, une stratégie visuelle qu’emploie Yorgos Lanthimos pour nous maintenir constamment déséquilibrés. Ce n’est pas seulement un choix esthétique ; c’est aussi thématique, reflétant l’exploration du film sur la perception, le contrôle et la lentille déformée à travers laquelle la société regarde les femmes. Inspiré du roman d’Alasdair Gray Poor Things : Épisodes de la jeunesse précoce du Dr Archibald McCandless, cette réinterprétation postmoderniste de Frankenstein est un manifeste féministe, une comédie noire et une prouesse visuelle à la fois.

Au cœur du film se trouve Bella Baxter, incarnée par Emma Stone, une femme ramenée à la vie avec le cerveau de son fœtus. Ce seul postulat suffit à éveiller la curiosité, mais c’est bien la performance de Stone qui sublime le propos. Elle prête à Bella une candeur enfantine et une curiosité naïve, mais aussi une assurance grandissante et une libération sexuelle qui défient les normes patriarcales de la fin du XIXe siècle. La comédie physique de Stone est un régal, notamment dans les premières scènes où la mobilité retrouvée de Bella entraîne une série de quiproquos burlesques. Mais c’est sa profondeur émotionnelle qui brille vraiment, alors que Bella passe d’une innocence ébahie à une ardente défenseure des droits des femmes et des réformes sociales.

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La réalisation de Lanthimos est, comme à son habitude, intransigeante. Il adopte une esthétique grunge à la fois rétro et moderne, avec un style visuel qui maintient le public en alerte permanente. L’utilisation d’objectifs fish-eye et de judas crée une sensation de voyeurisme, comme si nous surprenions Bella dans son parcours plutôt que de l’observer à distance. Ce choix amplifie les thèmes du film sur la surveillance et le contrôle, ajoutant une tension supplémentaire aux aventures de Bella. La photographie est un hommage à la vision unique de Lanthimos, chaque plan étant soigneusement composé pour refléter les préoccupations centrales du film.

La distribution secondaire est tout aussi impressionnante. Mark Ruffalo incarne Duncan Wedderburn, l’avocat décadent qui devient le compagnon de Bella lors de son tourbillon à travers l’Europe et le Moyen-Orient. Ruffalo apporte un charme canaille au rôle, mais aussi une menace sous-jacente qui rend sa chute finale crédible. Sa performance est un modèle d’équilibre entre humour et pathos, faisant de Wedderburn un personnage complexe et attachant.

Willem Dafoe est tout aussi captivant dans le rôle de Godwin Baxter, le scientifique excentrique qui redonne vie à Bella. La performance de Dafoe est un maître-étude en sous-implication, chaque geste subtil et intonation conveillant une richesse d’émotions. Son interprétation de Baxter est nuancée et complexe, capturant la brilliance du personnage, son excentricité et son humanité profonde.

Cependant, Poor Things n’est pas sans défauts. Le rythme du film est parfois inégal, avec certaines scènes expédiées tandis que d’autres s’attardent trop longtemps. Les changements de ton entre comédie noire et commentaire social peuvent aussi être déstabilisants, rendant difficile l’immersion totale dans les moments clés de la quête de Bella. De plus, certaines performances secondaires, notamment celles de Ramy Youssef en Max McCandles et Christopher Abbott en Alfie Blessington, manquent parfois de nuances que Stone apporte à son rôle.

L’exploration des thèmes féministes par le film est à la fois opportune et stimulante. Le parcours de Bella est une puissante métaphore du combat des femmes pour s’affirmer dans un monde qui cherche à les contrôler. La critique acerbe que fait le film de la société victorienne reste pertinente face aux débats contemporains sur l’égalité des genres et la justice sociale. Poor Things est un film qui exige l’attention, mais ne la capte pas toujours pleinement. Son rythme inégal et ses changements de ton peuvent rendre difficile l’engagement total dans l’histoire, et certaines performances secondaires semblent sous-développées.

Mais ces défauts sont compensés par les nombreuses qualités du film : une performance exceptionnelle d’Emma Stone, une esthétique visuelle frappante et une exploration pertinente des thèmes féministes. Le mélange unique de comédie noire et de commentaire social en fait un film marquant dans la filmographie de Lanthimos, témoignant de sa capacité à repousser les limites et à défier les conventions.

Poor Things laissera une empreinte durable. Ce n’est pas un film parfait, mais c’est un film qui mérite d’être vu et discuté.

Distribution

Photos : The Movie Database (TMDB)

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