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« De notre mieux » : la nouvelle série Netflix qui nomme l’échec comparatif

La scénariste de « Mon cher enfant » revient avec une série sur vingt ans d'attente à la lisière d'un collectif qui a tout réussi — avec Koo Kyo-hwan et Go Youn-jung
Molly Se-kyung

Il existe, en coréen, une expression qui n’a pas d’équivalent simple en français : 자격지심 (jagyeokjisim), soit le sentiment douloureux de ne pas être à la hauteur de son propre potentiel — non pas face à des inconnus, mais face à soi-même et à ceux que l’on connaît intimement. C’est précisément ce sentiment que la nouvelle série de Park Hae-young pour JTBC et Netflix place au centre de son architecture dramatique, avec la précision clinique qui caractérise l’œuvre de l’une des grandes scénaristes de la télévision coréenne contemporaine. De notre mieux (titre original : 모두가 자신의 무가치함과 싸우고 있다, littéralement « Tout le monde se bat contre son propre sentiment d’inutilité ») pose une question que le titre international atténue diplomatiquement, mais que la langue coréenne énonce sans détour : qu’est-ce qu’une personne devient lorsqu’elle accepte, sans résolution possible, que ce qu’elle a poursuivi vingt ans ne l’a peut-être jamais choisie ?

Hwang Dong-man (Koo Kyo-hwan) est réalisateur en devenir depuis vingt ans. Il appartient aux « Huit » — un collectif renommé de la cinématographie coréenne dont les sept autres membres ont tous franchi le seuil : premier film, premier crédit de production, première direction d’entreprise. Lui seul en est encore absent. Chaque réunion du groupe renouvelle cette arithmétique en silence : il entre dans la pièce, et la géométrie sociale fait le reste, sans qu’aucun mot soit nécessaire. Park Hae-young ne traite pas ce non-début comme un moteur narratif orienté vers la résolution — elle le traite comme une condition atmosphérique, le contexte permanent que tout le monde a appris à contourner, y compris lui-même.

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La structure comme argument

Ce qui distingue De notre mieux d’un simple portrait de l’ambition déçue, c’est la façon dont la série distribue sa pathologie à l’ensemble du collectif plutôt que de la concentrer sur un protagoniste isolé. Park Gyeong-se (Oh Jung-se), réalisateur qui a signé cinq films, n’entend plus qu’une seule réponse à son travail : « Ton premier film était le meilleur. » Son obsession à se mesurer à un homme sans crédits n’est pas de la mauvaise foi — c’est la conséquence structurelle d’un collectif où le seul échelon disponible en dessous de lui est précisément Hwang Dong-man. Park Young-soo, le doyen du groupe et sa référence morale, confie en privé qu’il n’a jamais eu le talent nécessaire pour justifier sa présence dans l’industrie. La productrice Byeon Eun-a (Go Youn-jung) convertit son angoisse d’abandon en symptôme physique : elle saigne du nez dès qu’elle pressent être laissée pour compte. Hwang Jin-man (Park Hae-joon), frère aîné de Dong-man et ancien poète, s’est effondré lorsqu’il a atteint les limites de son propre talent ; il enchaîne désormais les chantiers journaliers, aussi loin que possible de ce qu’il a un jour tenté.

Force est de constater que Park Hae-young ne s’intéresse pas à la question de savoir si le talent finit par être reconnu. Elle s’intéresse à ce que produit, chez les individus, le fait d’avoir partagé le même point de départ et d’avoir obtenu des résultats radicalement différents — sans raison apparente, sans verdict explicite, sans tribunal qui aurait rendu son jugement. La série coréenne nomme cela 비교 문화, la « culture comparative », et en fait le moteur invisible qui règle les relations entre les membres des Huit sans que personne ne l’admette jamais ouvertement.

La signature formelle de Park Hae-young

La scénariste revient quatre ans après Ma note de libération (2022) avec la même méthode formelle que celle qui avait défini Mon cher enfant (2018) : l’accumulation sans résolution, les dégâts qui ne déflagrent pas mais qui se déposent. Ses personnages ne disent pas ce qu’ils ressentent — ils le révèlent dans ce qu’ils s’abstiennent de dire. La verbosité incessante de Hwang Dong-man n’est pas un trait de caractère ; c’est une stratégie de survie contre le silence dans lequel il devrait s’entendre penser. Le mutisme calculé de ses dialogues constitue en lui-même un argument : si le personnage pouvait le formuler, ce ne serait plus la même blessure.

Le réalisateur Cha Young-hoon, dont les travaux précédents — Quand les camélias fleurissent et Bienvenue à Samdal-ri — ont établi sa capacité à filmer la pression émotionnelle à l’intérieur d’une communauté sans la faire éclater, apporte ici la grammaire visuelle que l’écriture de Park Hae-young requiert. Elle écrit ce que les personnages ne peuvent pas dire ; il filme les personnages en train d’essayer de ne pas le dire. Pour Koo Kyo-hwan — acteur associé principalement au cinéma, dans D.P. et Parasite: The Grey — c’est le premier rôle principal dans une série télévisée, un paradoxe que la série ne peut s’empêcher d’activer : un acteur de cinéma jouant un homme que le cinéma n’a pas voulu.

Ce que la série dit de la Corée d’aujourd’hui

Il serait réducteur de lire De notre mieux comme un simple portrait de l’ambition individuelle. La série s’inscrit dans un moment précis de la culture coréenne contemporaine : celui où l’industrie créative, longtemps perçue comme une alternative au modèle de compétition scolaire et professionnelle que les Coréens ont surnommé « l’enfer Joseon », se révèle reproduire les mêmes logiques de seuil, de hiérarchie et de sélection arbitraire. Hwang Dong-man n’a pas refusé la voie conventionnelle. C’est la voie non conventionnelle qui l’a refusé. Ce déplacement — de la critique du système dominant à la critique du système qui prétend lui échapper — est le geste analytique central de la série, et il explique pourquoi Park Hae-young avait besoin de huit personnages pour le formuler correctement.

La question qu’elle pose, et qu’elle refuse délibérément de résoudre, est celle-ci : que fait-on des années qu’on a consacrées à quelque chose qui ne vous a rien rendu ? Pas d’échec spectaculaire. Pas de trahison. Juste l’industrie qui a continué à fonctionner sans vous.

De notre mieux est diffusée à partir du 18 avril 2026 sur JTBC (22h40, heure coréenne) et sur Netflix dans le monde entier, avec deux nouveaux épisodes chaque week-end jusqu’au 24 mai. La série compte 12 épisodes. Avec Koo Kyo-hwan, Go Youn-jung, Oh Jung-se, Kang Mal-geum, Park Hae-joon, Bae Jong-ok, Han Sun-hwa et Choi Won-young. Scénario : Park Hae-young. Réalisation : Cha Young-hoon.

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