Documentaires

BTS : Le retour, ou comment un groupe redevient lui-même

Après quatre ans de silence imposé, BTS livre avec ce documentaire le portrait le plus exigeant de sa propre incertitude
Alice Lange

Il y a dans la culture musicale française une tradition d’analyse du retour artistique qui remonte au moins à Piaf, à Brel, à tous ceux qui ont disparu puis réapparu transformés — et dont le public a dû décider s’il reconnaissait encore quelque chose d’essentiel dans ce qu’il entendait. BTS : Le retour (BTS: The Return), le documentaire de Bao Nguyen diffusé sur Netflix, convoque cette tradition sans le savoir, ou peut-être en le sachant très bien. Ce n’est pas un film sur le triomphe d’un groupe qui revient. C’est un film sur la question que le triomphe ne peut pas résoudre : qui sommes-nous quand la musique s’arrête ?

La France a développé avec le K-pop, et avec BTS en particulier, une relation qui dépasse le phénomène de fanbase. Les études de musicologie et de sciences culturelles françaises ont été parmi les premières en Europe à traiter le K-pop comme objet d’analyse sérieuse — non pas comme curiosité exotique, mais comme système de production culturelle dont la sophistication méritait l’examen critique que Paris réservait traditionnellement au jazz américain ou à la pop britannique des années soixante. BTS s’est inscrit dans ce cadre avec une particularité : un groupe qui défendait, au sommet de sa notoriété mondiale, le droit de chanter dans sa propre langue. Argument qui résonne différemment dans un pays dont la politique linguistique a longtemps été une politique d’État.

C’est dans cette tension — entre universalité revendiquée et identité défendue — que le documentaire trouve son terrain le plus fertile. Bao Nguyen, dont les précédents travaux incluent The Greatest Night in Pop et The Stringer, filme RM, Suga, Jin, j-hope, Jimin, V et Jung Kook réunis dans une maison partagée à Los Angeles, à l’été 2025, quelques semaines après la libération du dernier membre du service militaire obligatoire sud-coréen. La question que RM pose à voix haute dans l’une des premières séquences de studio — « Qu’est-ce qui nous rend spéciaux ? Qu’est-ce qui fait de nous BTS ? » — n’est pas rhétorique. Elle est posée avec la gravité de quelqu’un qui ne connaît pas la réponse et qui a besoin de la trouver avant que le disque soit prêt.

Le documentaire choisit de filmer cette incertitude sans l’atténuer. C’est son premier mérite cinématographique. Nguyen n’arrange pas les séquences pour que la résolution arrive au bon moment dramatique. Il laisse les silences durer. Il laisse les débats sur le choix du single — la chanson « Swim », jugée par certains membres trop peu énergique pour ouvrir le retour — occuper l’espace sans qu’une voix off vienne rassurer le spectateur. L’anxiété créative est filmée comme une condition, pas comme un obstacle que le montage viendra surmonter.

La séquence pivot du film n’est ni une performance ni une confession au sens propre. C’est un moment de transmission historique. Boyoung Lee, directrice créative exécutive de Big Hit Music, révèle au groupe qu’en 1896, des étudiants coréens en voyage aux États-Unis ont rencontré la productrice et ethnomusicologue Alice C. Fletcher et ont enregistré avec elle le premier titre en langue coréenne jamais documenté sur le sol américain. Ce titre était « Arirang », la ballade folklorique dont les racines remontent au XVe siècle et qui donne son nom au cinquième album studio du groupe. Ce moment change rétrospectivement la signification de tout ce que le groupe est en train de construire. BTS n’exporte pas la culture coréenne en Occident. Il complète un circuit ouvert il y a cent trente ans.

Suga, que le documentaire montre studieux et méthodique, jouant de la guitare dans un coin du studio, pousse à ce que la chanson « Normal » soit retravaillée pour contenir moins d’anglais et davantage de coréen. C’est un geste que le film ne commente pas mais qui dit tout sur l’ambition du disque : ARIRANG, dont le titre convoque une résistance identitaire — « Arirang » fut chantée en 1926 lors de la première d’un film coréen malgré la censure coloniale japonaise, et devint symbole d’indépendance nationale — n’est pas un album fait pour faciliter l’accès du marché occidental. C’est un album fait pour que le marché occidental fasse l’effort.

L’architecture sonore de l’album, produit avec Diplo comme exécutif aux côtés de Pdogg, Mike WiLL Made-It, Kevin Parker de Tame Impala, El Guincho et Flume, est rendue dans le documentaire non pas comme une accumulation de collaborations prestigieuses mais comme un processus d’interrogation continue. La caméra de Nguyen ne célèbre pas l’accès aux studios hollywoodiens. Elle observe la friction que cet environnement produit chez des musiciens qui doivent réapprendre à travailler ensemble après dix-huit mois séparés par une obligation d’État. Jin, qui a rejoint le groupe à Los Angeles le lendemain de la fin de sa tournée solo de 2025, a manqué une partie des premières sessions. V s’approche d’un Jin anxieux et pose une main sur son épaule. La caméra reste. Le plan dure.

Ce que le documentaire fait avec le service militaire est particulièrement juste sur le plan documentaire. Il ne le traite pas comme une anecdote biographique ni comme un élément de dramaturgie externe. Il le traite comme une condition qui a modifié les sept hommes de manière irréversible et que la musique doit maintenant intégrer. RM dit, dans les premières minutes, qu’il a « appris à se battre » à l’armée. Le montage coupe immédiatement aux images de la tonte réglementaire, des uniformes, de l’entrée en caserne. La transition est abrupte. L’écart entre cette image et la maison de Los Angeles n’est pas comblé. Il est montré.

La maudite règle des sept ans — ce phénomène par lequel la plupart des groupes de K-pop se dissolvent ou perdent des membres quand les contrats initiaux expirent — est nommée dans le film par RM lui-même. Le fait que les sept soient dans cette pièce, ensemble, constitue en soi la réponse la plus concrète que le film offre à la question de son propre titre. Le retour n’est pas acquis. Il a été choisi, maintenu, défendu contre une statistique industrielle qui prédisait autre chose.

Le langage visuel de Nguyen est mesuré et intérieur. La palette est chaude — la maison, le studio, la table du dîner où Jimin dit qu’ils ont été absents trop longtemps pour se permettre de prolonger davantage le silence. La caméra ne cherche pas l’image monumentale. Les images du concert à la place Gwanghwamun de Séoul, où le groupe s’est produit le 21 mars 2026 devant une ville qui s’est immobilisée pour les recevoir, arrivent en fin de film comme conséquence logique de tout ce qui précède, non comme promesse tenue à l’avance.

BTS : Le retour est disponible sur Netflix depuis le 27 mars 2026, une semaine après la sortie d’ARIRANG le 20 mars. Le documentaire est réalisé par Bao Nguyen et coproduit par This Machine et HYBE. La conférence de presse s’est tenue à Séoul le 20 mars en présence du réalisateur et des productrices Jane Cha Cutler et Namjo Kim.

Ce que BTS : Le retour laisse au spectateur n’est pas la satisfaction d’un récit résolu. C’est quelque chose de plus inconfortable et de plus durable : la conscience que défendre sa langue, son identité culturelle et sa propre définition de la maturité artistique face à un marché mondial qui n’a pas été conçu pour vous est, en soi, un acte de création. « Arirang » a traversé un océan en 1896 dans la voix d’étudiants coréens qui ne savaient pas qu’ils écrivaient la première ligne d’une histoire dont BTS serait, cent trente ans plus tard, le chapitre le plus écouté de la planète. Ce documentaire est la preuve que ce chapitre n’est pas encore terminé.

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