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Sienna Miller et la longue dispute avec la presse britannique

Penelope H. Fritz

Ce qu’il faut comprendre à propos de Sienna Miller, c’est que les tabloïds l’ont eue avant le cinéma. Avant que les films ne s’imposent, avant qu’un circuit de prix ne retienne le nom, la presse britannique l’avait déjà classée comme une catégorie : it-girl, verbe de la mode bohème, la fiancée trompée par Jude Law, puis celle qu’on photographie avec Balthazar Getty. Les interprétations couraient en dessous du bruit — Tammy dans Layer Cake, Nikki face à Law dans le remake d’Irrésistible Alfie, Edie Sedgwick dans Factory Girl, Caitlin Macnamara aux côtés de Keira Knightley dans The Edge of Love. Pendant près de dix ans, ce que le public savait d’elle n’avait presque rien à voir avec ce qu’elle faisait sur un plateau, et la distance entre les deux est devenue son sujet. Le geste discret qu’elle a posé depuis, rôle après rôle, a consisté à refermer cet écart.

Née à New York d’un père banquier américain et d’une mère sud-africaine d’origine britannique, ancien mannequin passée par l’assistanat personnel de Bowie, elle a déménagé à Londres avant de savoir parler. Internat à Heathfield, dans le Berkshire. Un stage court au Lee Strasberg Institute de New York à l’âge où elle voulait être actrice plus que couverture de Vogue, qu’elle était déjà. Le CV des débuts est volontairement mêlé : South Kensington avec Rupert Everett, un téléfilm BBC nommé Bedtime, un pilote Fox intitulé Keen Eddie qui n’a pas survécu à sa première saison. Layer Cake, premier long de Matthew Vaughn avec Daniel Craig en dealer anonyme, lui a donné le plan que tout le monde rejouera plus tard — Tammy, la petite amie qui pèse plus que le rôle — et Irrésistible Alfie l’a installée dans le même cadre que son compagnon de l’époque. À vingt-trois ans, elle était un nom de couverture et un nom de plainte, et le second mettrait du temps à partir.

Le cycle de presse du milieu des années 2000 fut un genre à part entière. News of the World a piraté ses messageries et le groupe Mirror aussi ; en 2011, News Corp a conclu un accord avec elle pour cent mille livres et elle a témoigné devant la commission Leveson, où sa description d’avoir été poursuivie de nuit, dans une ruelle sombre, par dix hommes adultes munis d’appareils photo, est devenue l’une des phrases les plus citées de cette période de la vie publique britannique. Le travail qu’elle effectuait pendant ce temps était mangé par la presse. Factory Girl a été chroniqué comme un événement de tabloïd ; Hippie Hippie Shake est resté en boîte ; G.I. Joe : Le Réveil du Cobra lui a valu un Razzie, l’unique grand prix de la première période. Elle a annoncé une pause, s’est décalée et a disparu vers le théâtre — After Miss Julie de Patrick Marber à Broadway, puis Flare Path au Theatre Royal Haymarket face à James Purefoy. Les années de théâtre sont là où la reconstruction s’est faite. Personne, en entrant au Roundabout cette saison-là, ne venait chercher la fiancée célèbre ; on a vu une actrice portant une adaptation de Strindberg.

Le retour à l’écran est venu par la télévision. The Girl, coproduction HBO-BBC, lui demandait d’interpréter Tippi Hedren sous le harcèlement d’Hitchcock — Toby Jones sous prothèses — et elle l’a fait dans un registre que le cinéma ne lui avait jamais accordé : immobile, presque muette, tout passant par le regard. Sont venues les nominations au Golden Globe et au BAFTA. Deux ans plus tard, Bennett Miller la prenait comme Nancy Schultz, femme du lutteur que John du Pont allait abattre, dans Foxcatcher. La même année, Clint Eastwood la choisissait pour Taya Kyle dans American Sniper, autobiographie du SEAL Chris Kyle, qui allait devenir le film de guerre le plus rentable de l’histoire. Les deux rôles étaient des épouses, les deux gravitaient autour d’hommes massifs dont le nom faisait l’affiche, et tous deux se structuraient autour du moment où elle perd sa composition. La décennie suivante a clarifié le motif. Live by Night et The Lost City of Z lui ont demandé le même travail pour Ben Affleck et James Gray. American Woman, le portrait de classe ouvrière que Jake Scott a tourné autour d’une grand-mère de Pennsylvanie élevant son petit-fils en attendant une fille disparue, lui a valu la nomination aux Gotham Awards et au British Independent Film Award que les débuts avaient sautée. Cabaret à Broadway lui a donné Sally Bowles ; Cat on a Hot Tin Roof à l’Apollo lui a donné Maggie.

Sienna Miller in period costume

La critique qu’on peut lui faire, c’est que les rôles ont continué d’être des épouses d’autres. Sophie Whitehouse dans Anatomie d’un scandale — la mini-série Netflix adaptée du roman de Sarah Vaughan, autour d’un député conservateur et d’un procès pour agression sexuelle — était la femme d’un homme dont l’impunité devait être incarnée pour le spectateur. Beth Ailes dans The Loudest Voice était l’épouse et la consigliera de Roger Ailes. Frances Kittredge dans Horizon : Une saga américaine de Kevin Costner, western sorti en salle en 2024 et privé de son deuxième chapitre par l’arithmétique des studios, est une veuve de la frontière. La ligne que la caméra continue de lui tendre, c’est la femme qui voit l’homme faire la chose puis doit vivre avec ce qu’il a fait. Elle a refusé de la jouer comme une grandeur et a choisi les petites malhonnêtetés : la reconnaissance lente de Sophie que son mari est bien celui que dit l’accusation ; le calcul de Beth selon lequel Fox survivra à Roger.

Ce printemps, elle porte elle-même deux de ces affiches. Jack Ryan: Ghost War, le long-métrage Amazon MGM dérivé de la série de Krasinski, a tenu sa première au Regal de Times Square le quinze mai, avec elle sur le tapis quelques jours après la naissance de son troisième enfant, le deuxième qu’elle a eu avec l’acteur Oli Green. Madden, le biopic de David O. Russell sur l’entraîneur de football américain avec Nicolas Cage dans le rôle-titre, arrive sur Prime Video fin novembre ; elle y joue Carol Davis. Dominic West vient de signer face à elle dans War, le thriller juridique de Sky et HBO signé du créateur de Hijack et de Lupin, commandé pour deux saisons. L’actrice que la presse voulait emporter avec la décennie 2000 se trouve maintenant dans la partie de sa carrière où ce que fait le travail compte plus que ce que la presse en fait. La dispute a duré vingt ans ; elle a gagné le rôle pour lequel elle se disputait.

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