Le long adieu : plongée dans Jay Kelly de Noah Baumbach, le rôle d’une vie pour George Clooney

Jay Kelly
Veronica Loop

Les pavés sont bien là, mais ils brillent d’une étrange lueur bleu électrique. Au loin, la ligne d’horizon est d’une beauté indéniable, bien que totalement plate : une illusion peinte d’une ville qui n’existe que dans la mémoire collective du cinéma. Au centre de ce crépuscule artificiel trône Jay Kelly, un homme dont le sourire a orné des milliers de couvertures de magazines, incarné par un homme dont le sourire a fait exactement la même chose.

Plus qu’un simple plan d’ensemble, c’est une déclaration d’intention. En choisissant George Clooney pour incarner une star de cinéma vieillissante aux prises avec le déclin de sa propre pertinence, Baumbach a construit un véritable palais des glaces. C’est un film sur la performance de l’existence, la dissociation causée par la célébrité et la tragédie, à la fois loufoque et terrifiante, de réaliser que l’on n’est peut-être qu’un personnage dans le scénario de quelqu’un d’autre.

La rencontre des titans

Jay Kelly marque un tournant significatif — et un curieux retour aux sources — pour le cinéaste new-yorkais. Après l’immense succès commercial de Barbie (co-écrit avec son épouse Greta Gerwig) et la satire dense et académique de White Noise, ce film renoue avec le terrain intime et le dialogue ciselé de ses débuts. Pourtant, l’échelle a changé. Nous ne sommes plus dans le Brooklyn brut des Berkman se séparent (The Squid and the Whale), mais dans l’atmosphère raréfiée des jets privés, des festivals de cinéma et de l’isolement écrasant réservé à l’élite hollywoodienne.

Pour raconter cette histoire, Baumbach a réuni un casting qui ressemble à une liste de vœux pour un classique américain moderne. Aux côtés de Clooney, Adam Sandler livre une performance d’une dévastation calme et émouvante dans le rôle de Ron Sukenick, le manager et plus vieil ami de Jay. La distribution est complétée par Laura Dern en Liz, une attachée de presse survoltée tentant de maintenir l’équilibre dans une situation impossible ; Riley Keough et Grace Edwards dans les rôles de Jessica et Daisy, les filles de Jay ; et Billy Crudup en Timothy, un acteur « sérieux » surgissant du passé de Jay comme un rappel vivant du chemin non emprunté.

Dans une interview récente, Baumbach a décrit le film comme un « récit d’apprentissage pour adultes ». Une étiquette qui colle parfaitement au ton unique de l’œuvre : un mélange d’introspection mélancolique et de comédie chaotique qui, de l’aveu même du réalisateur, puise largement dans le rythme des classiques de la screwball comedy (comédie loufoque).

L’homme dans le miroir

La genèse de Jay Kelly réside dans une fascination pour ce que Baumbach appelle « l’iconographie de la star de cinéma ». Le scénario, co-écrit avec l’actrice et réalisatrice britannique Emily Mortimer, est obsédé par le fossé entre la personne et le personnage.

« Tout le film traite de qui nous représentons et de qui nous sommes », a expliqué Baumbach. Ce thème se cristallise dans une scène déjà au cœur des discussions critiques : Jay, voyageant en train à travers l’Europe pour rattraper sa fille, croise son propre reflet dans la vitre. Dans un rituel intime, il commence à réciter les noms de légendes de l’écran — Gary Cooper, Cary Grant, Robert De Niro — avant de chuchoter finalement, presque timidement, son propre nom.

Baumbach a révélé que ce moment s’inspire d’un passage des mémoires de Paul Newman, La Vie extraordinaire d’un homme ordinaire. Newman y décrivait l’étrange dissociation qui se produit lorsqu’on devient un nom connu de tous. « Cela permet de comprendre pourquoi les gens s’inventent des noms de scène », note Baumbach. Pour Jay Kelly, son nom est une marque, une entreprise qu’il gère plutôt qu’une vie qu’il mène. La tragédie de la performance de Clooney réside dans sa conscience aiguë de ce vide. Il ne joue pas Jay comme un monstre vaniteux, mais comme un homme fatigué du costume, pourtant terrifié à l’idée de l’enlever, ne sachant pas s’il reste quelque chose en dessous.

Une histoire d’amour tacite

Si le moteur narratif du film est la quête quichottesque de Jay poursuivant sa fille Daisy jusqu’en Italie — officiellement pour accepter un prix dans un festival, mais en réalité pour s’accrocher à son rôle de père qui s’effrite — le cœur émotionnel bat ailleurs. Baumbach a été explicite : il ne souhaitait pas disséquer l’histoire romantique de Jay avec les femmes.

« Il n’y avait pas de raison intellectuelle à cela, si ce n’est que la véritable histoire d’amour concerne lui et son manager, Ron », a confié le réalisateur. « Les autres aspects de sa vie sont donc implicites. »

Cela déplace le poids du film sur les épaules d’Adam Sandler. Dans le rôle de Ron, Sandler est l’antithèse du requin hollywoodien typique. Il est las, loyal et profondément protecteur. Si Jay est le soleil, Ron est la gravité qui empêche le système d’exploser. L’alchimie entre Clooney et Sandler est palpable, née d’un processus de répétition où Baumbach a demandé aux deux acteurs de se « suivre comme des ombres » pour développer un langage corporel commun.

À l’écran, ils fonctionnent comme un vieux couple marié ou un duo comique vétéran. Ils se chamaillent, anticipent les besoins de l’autre et partagent cette compréhension silencieuse d’être les deux seules personnes à comprendre vraiment le monde étrange et insulaire qu’ils habitent. C’est un portrait de l’amitié masculine rare dans le cinéma moderne : tendre, non compétitif et essentiel à la survie.

Chaos et mémoire

La structure du scénario reflète la nature erratique de la mémoire elle-même. Baumbach et Mortimer ont écrit de manière organique, laissant les scènes émerger de leurs conversations plutôt que d’une intrigue rigide. « On se demandait : « Pourquoi je viens de penser à ça ? » », se souvient Baumbach. « Mais il y a souvent une signification cachée dans la résurgence aléatoire des souvenirs. »

Cette approche permet une fluidité onirique. Le film est peuplé de fantômes — non pas littéraux, mais des souvenirs incarnés. Des versions plus jeunes de Jay et de son rival Timothy dérivent à travers le récit, observant parfois les personnages plus âgés, rejouant parfois le passé.

Lorsque le Jay du présent rencontre le Timothy du présent (Billy Crudup), la friction est électrique. Timothy représente l’« artiste » que Jay aurait pu être s’il n’était pas devenu une « star ». Leur confrontation est alimentée par des décennies de ressentiment inexprimé, mais Baumbach la dirige avec une légèreté qui frôle l’absurde. La toile de fond européenne — magnifiquement capturée par le directeur de la photographie Linus Sandgren — devient une scène pour leurs doléances mesquines. Ce sont deux hommes vieillissants qui se disputent sur l’art dans un monde qui, pour l’essentiel, a tourné la page sur eux deux.

L’influence de la screwball comedy est évidente dans le rythme. L’entourage — y compris la publiciste frénétique jouée par Laura Dern — se déplace dans les gares et les hôtels avec une énergie cinétique et anxieuse qui rappelle les grandes comédies des années 30 et 40. Pourtant, au lieu de se terminer par un mariage, ces scènes débouchent souvent sur une confusion existentielle. Une blague récurrente sur le cheesecake, par exemple, commence comme une réplique anodine pour évoluer vers un symbole des obsessions absurdes et triviales qui comblent le vide de la vie d’une célébrité.

Façonner la légende

Visuellement, Jay Kelly est un triomphe du style sur le réalisme, un choix délibéré de Baumbach et de son équipe créative. Le chef décorateur Mark Tildesley et la créatrice de costumes Jacqueline Durran ont collaboré pour créer une esthétique que Baumbach qualifie de « lettre d’amour au cinéma ».

Ils ne voulaient pas que Jay ressemble à un acteur contemporain ; ils voulaient qu’il ressemble à l’idée d’une star de cinéma. Durran a puisé ses références dans les garde-robes de Steve McQueen, Marcello Mastroianni et Cary Grant. Jay est toujours costumé, toujours éclairé, toujours prêt pour son gros plan, même lorsqu’il s’effondre. Le film suggère que pour des hommes comme Jay, il n’y a pas de vie privée, seulement des coulisses.

Cette réalité stylisée s’étend aux lieux de tournage. Des rues londoniennes luisantes de pluie aux collines baignées de soleil de la Toscane, le monde de Jay Kelly semble légèrement rehaussé. C’est un monde vu à travers l’objectif de Huit et demi de Federico Fellini ou de La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, des films qui ont eux aussi lutté avec le vide spirituel de la classe créative.

Le dernier acte

Alors que le film touche à sa fin, il devient clair que Baumbach a façonné un memento mori pour le grand écran. Jay Kelly est un film sur la fin d’une ère, incarnée par un homme qui réalise qu’il a passé sa vie à projeter une image qui ne correspond plus à sa réalité.

Pourtant, ce n’est pas un film cynique. Il y a une profonde douceur dans la façon dont Baumbach traite ses personnages. Il leur permet leur vanité et leurs illusions, mais leur accorde aussi des moments de grâce. En tendant un miroir à la star de cinéma, Baumbach invite le public à regarder au-delà du reflet. Il nous invite à voir la fragilité de l’être humain qui doit être à la hauteur du nom affiché sur la marquise.

« C’est une sacrée responsabilité d’être soi-même », dit la citation de Sylvia Plath qui ouvre le film. Pour Jay Kelly, un homme qui a passé une vie à être tout le monde sauf lui-même, c’est le seul rôle qu’il lui reste à apprendre.


En bref : Jay Kelly

  • Date de sortie : Disponible mondialement sur Netflix à partir du 5 décembre 2025.
  • Réalisateur : Noah Baumbach (Marriage Story, Les Berkman se séparent).
  • Scénaristes : Noah Baumbach et Emily Mortimer.
  • Casting principal : George Clooney (Jay), Adam Sandler (Ron), Laura Dern (Liz), Billy Crudup (Timothy), Riley Keough (Jessica), Grace Edwards (Daisy).
  • Durée : 2 heures et 12 minutes.
  • Le saviez-vous ? Le film présente un gag récurrent et improvisé sur le cheesecake qui, selon Baumbach, représente la nature aléatoire et tenace de la mémoire.
  • Note de production : Pour tisser le lien entre Clooney et Sandler, Baumbach a demandé aux acteurs de se « suivre » mutuellement pendant les répétitions, imitant le langage corporel de l’autre pour créer le sentiment d’une histoire commune vieille de plusieurs décennies.
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