Séries

Big Mistakes sur Netflix est une comédie sur l’imposture que l’on se joue à soi-même

Un pasteur gay, sa sœur en fuite et la mafia du New Jersey : la famille comme scène d'un jeu de rôles qui tourne mal
Veronica Loop

Dan Levy revient à la télévision six ans après Schitt’s Creek avec une farce criminelle en huit épisodes dans laquelle deux frère et sœur de New Jersey se retrouvent embrigadés dans le crime organisé. Ce que Big Mistakes dit réellement sur l’identité construite, l’autorité morale et les conversations familiales que l’on s’arrange toujours pour remettre à plus tard mérite une analyse qui dépasse largement le genre.

Il existe un type de comédie dont la situation est déjà le personnage. Un pasteur commet un vol. Non pas comme rebondissement dramatique — comme condition structurelle. Chaque scène dans laquelle apparaît Nicky dans Big Mistakes est simultanément une scène sur le crime et une scène sur un homme qui a organisé toute son existence autour d’une idée très précise de lui-même : celle d’un homme bon, qui sait mieux que les autres. Le crime organisé, lui, s’en moque complètement. Et c’est là, dans cette indifférence implacable du réel aux constructions que l’on habite, que le moteur comique de la série prend sa vitesse de croisière.

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Le spectateur français reconnaît ce territoire. Depuis Molière, la comédie en langue française a bâti une large part de son architecture sur ce même principe : faire rire du personnage qui croit exercer un pouvoir absolu sur la situation et que cette conviction aveugle complètement. Tartuffe est l’imposteur professionnel. Monsieur Jourdain est l’imposteur social naïf. Nicky, le pasteur gay de Big Mistakes, est l’imposteur intime — celui qui ne se ment pas par calcul ni par vanité mais par nécessité structurelle, parce que l’identité qu’il s’est construite exige de lui des performances quotidiennes impossibles à abandonner. Molière formulait le principe d’une façon toujours valable : le comique de caractère naît lorsqu’une obsession intérieure absorbe toute la conduite d’un personnage. Nicky est obsédé par le fait d’être quelqu’un de bien. Le crime organisé est la première institution qui refuse de valider cette obsession.

Il cache une relation avec Tareq, joué par Jacob Gutierrez, à sa congrégation et à sa famille. Il est déclaré — son église accepte son homosexualité — mais tenu à une présentation de lui-même comme célibataire. Il prêche la clarté morale. Il dissimule l’essentiel. La scène décrite dans la presse de promotion, dans laquelle Tareq lui demande pourquoi on invoquerait Dieu pour condamner un amour comme le leur, et à laquelle Nicky répond que Dieu est parfait mais que les gens qui l’interprètent ne le sont pas, n’est pas une réplique comique. C’est une réplique de drame logée à l’intérieur d’une farce criminelle. Que la série choisisse d’y mettre autant de sérieux dit quelque chose d’important sur ce qu’elle est réellement en train de faire : elle utilise la mécanique du genre comique pour traiter d’une question qui n’est pas comique du tout — celle de la vérité qu’on diffère indéfiniment.

Sa sœur Morgan, jouée par Taylor Ortega, opère selon une mécanique parallèle et inverse. Là où Nicky supprime, Morgan commente. Elle narrate sa propre situation comme si elle était observatrice de celle d’une autre. Une séquence du trailer l’illustre avec une précision exemplaire : Morgan, entre les mains d’un ravisseur, décrit le moment comme relevant « pleinement de l’enlèvement-homicide ». Le danger est réel. Le personnage, lui, est en train de faire la critique de cinéma de sa propre vie. Ce type de distanciation ironique appliquée à la menace directe n’est pas sans écho dans la tradition française de la comédie grinçante, de Groland à certains films de l’absurde satirique des années 2000 : l’ironie comme armure, le commentaire comme substitut de l’action, la posture comme façon de ne pas avoir à décider.

Laurie Metcalf joue Linda, la mère. Son don spécifique — confirmé au fil de décennies de travail au théâtre et à l’écran, de Roseanne à Lady Bird à Hacks — est de délivrer les répliques les plus dévastatrices avec une sincérité absolue. Linda n’est pas une caricature de mère envahissante. C’est une femme qui a raison sur tout ce qu’elle observe et qui se trompe sur tout le reste, et qui le fait avec un amour si total et si implacable que l’amour et la pression deviennent indiscernables. Elle se présente au moment précis où ses enfants adultes tombent dans le crime organisé — candidate à la mairie de sa ville, en train d’élargir sa vie dans toutes les directions possibles. La mère avance. Les enfants sont pris au piège. Le contrepoint comique est structurellement parfait.

La comparaison avec la comédie américaine de dysfontionnement familial est inévitable mais dit moins que la comparaison avec ce que les Français attendent d’une comédie sur l’identité et la tromperie. La tradition anglo-américaine de l’incompétence criminelle — des frères Coen à Barry sur HBO — génère son rire du choc entre la représentation que les personnages ont de leur propre capacité et l’implacabilité des événements. C’est de la mécanique pure, froide, souvent nihiliste. Ce que Big Mistakes propose est structurellement différent, et c’est là que l’œil français devrait s’y arrêter : la série refuse le nihilisme. Elle conserve la chaleur familiale comme ancrage, ce qui impose une contrainte formidable au dispositif comique. La farce criminelle doit coexister avec une histoire d’amour familial sincère. La question est de savoir si cette coexistence est tenable sur huit épisodes.

La production offre une réponse à cette tension par le biais le plus inattendu : la bande originale est signée Peaches, la musicienne canadienne d’électroclash dont le monde sonore — anguleux, synthétique, chargé d’une anxiété soigneusement contrôlée — n’a strictement rien à voir avec une comédie familiale de New Jersey. Levy dit avoir écouté sa musique en boucle pendant l’écriture de la série. Ce choix crée une friction entre le registre émotionnel de l’histoire et son environnement sonore qui fonctionne comme un signal adressé au spectateur : ce que vous regardez est plus étrange et plus dangereux que ce que son genre laisse supposer. C’est la musique qui maintient la menace à un niveau que la chaleur familiale risquerait sans cela de totalement dissoudre.

Rachel Sennott, cocréatrice de la série, apporte une sensibilité acérée développée dans Shiva Baby, Bottoms et I Love LA : des personnages qui s’auto-observent avec une précision telle que la conscience de soi devient leur principale limitation, qui utilisent l’ironie comme mode d’existence pour éviter d’avoir à s’engager vraiment. Morgan est un personnage de Sennott dans une série de Levy. Cette tension entre deux traditions comiques distinctes — l’une qui veut que la distance ironique reste irrésolue, l’autre qui veut que la famille finisse par accéder à une certaine vérité — est la question créative centrale que la série pose sans y répondre franchement.

Big Mistakes arrive en France dans un paysage culturel où la comédie sur l’imposture sociale et l’identité construite a une longévité critique qui lui donne une profondeur de réception particulière. La série ne se revendique nullement de cette tradition. Mais un spectateur français formé à la comédie de caractère moliéresque, à Kaamelott et à ses personnages attachants précisément parce qu’ils sont constitutionnellement incapables d’être à la hauteur de leur rôle, reconnaîtra quelque chose de familier dans la mécanique fondamentale de Big Mistakes : un personnage qui s’est assigné une mission — être bon, être moral, être l’autorité — et que la réalité refuse obstinément de laisser jouer.

Big Mistakes Netflix
BIG MISTAKES. (L to R) Dan Levy as Nicky, Boran Kuzum as Yusuf, and Taylor Ortega as Morgan in Episode 102 of BIG MISTAKES. Cr. Spencer Pazer/Netflix © 2025

Big Mistakes est disponible sur Netflix depuis le 9 avril 2026, avec les huit épisodes disponibles simultanément. La série a été créée par Dan Levy et Rachel Sennott dans le cadre de l’accord global de Levy avec Netflix via sa société de production Not a Real Production Company. Levy en assure le showrunning et mène le casting aux côtés de Taylor Ortega, Laurie Metcalf, Abby Quinn, Boran Kuzum, Jack Innanen et Elizabeth Perkins. La réalisation des deux premiers épisodes est signée Dean Holland. Le tournage a eu lieu dans le New Jersey et à Porto Rico à partir d’août 2025.

Ce que la série est réellement en train de rire — et ce que le rire protège tout le monde d’avoir à formuler clairement — c’est ceci : Nicky n’a pas commencé à mentir le jour où la mafia est apparue. Il mentait déjà bien avant, avec plus d’élégance, et avec la complicité tacite de tous ceux qui l’entouraient. Le crime organisé n’est pas l’origine de son problème. C’est simplement la première institution qui a cessé de faire semblant de ne pas voir.

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